Niemeyer ou la courbe au bout des doigts

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 25 janvier 2008

Après le rigide Richard Meier, le sensuel Oscar Niemeyer. Pour sa deuxième grande exposition dédiée à l’architecture, le Musée du Jeu de paume consacre une rétrospective au maître d’œuvre brésilien, l’un des plus grands architectes du XXe siècle.

PARIS - Il a un nom à rallonge : Oscar Ribeiro de Almeida de Niemeyer Soares. Mais ses amis l’appellent Oscar. Né à Rio en 1907 et âgé aujourd’hui de quatre-vingt-quatorze ans, Oscar Niemeyer est l’auteur d’une œuvre proprement ahurissante : quelque 458 projets et réalisations, d’une qualité rare. De sa rencontre avec Le Corbusier, qu’il côtoie, en 1936, lors du chantier du ministère de
l’Éducation et de la Santé, à Rio, Niemeyer n’a retenu qu’un précepte, “l’architecture est invention”, faisant fi du penchant du maître suisse pour l’orthogonalité. “Ce n’est pas l’angle droit qui m’attire, ni la ligne droite, dure, inflexible, inventée par l’homme. Seule m’attire la courbe libre et sensuelle, la courbe que je rencontre dans les montagnes de mon pays, dans les cours sinueux de ses rivières, dans les vagues de la mer, dans le corps de la femme préférée”, écrira-t-il, en 1958. La citation figure en exergue de l’exposition. Avec un matériau de prédilection, le béton armé, et épaulé par un ingénieur hors pair, Joachim Cardoso, Niemeyer part, dès les années 1940, à la conquête de l’espace, enracinant, sous le ciel tropical, ses silhouettes blanches et généreuses, expressions exubérantes d’un pays en pleine expansion. “Le style d’Oscar, son inventivité, les formes nouvelles qu’il a conçues ont contribué à former notre vision de la modernité, notre Brésil moderne”, estime l’écrivain Ferreira Gullar (1).
Quid alors de cette rétrospective en demi-teinte que propose le Jeu de paume, à Paris ? L’exposition se contente d’une présentation chronologique et conventionnelle, sans véritable hiérarchisation, ni explications décentes. Une photo répond à une maquette, ni plus, ni moins. Les maquettes, justement, sont traitées comme des sculptures, si bien que, de l’architecture de Niemeyer, l’on ne perçoit que la performance plastique, rarement son inscription dans le paysage. Heureusement que le film, bien fait, de Marc-Henri Wajnberg (1), dont le DVD sert bizarrement de catalogue à l’exposition, vient pallier les lacunes : l’homme de Rio y éclaire chacune de ses paroles d’une esquisse au trait libre et précis.
Oubliant le ministère de l’Éducation et de la Santé, sus-cité, l’exposition fait débuter l’œuvre de Niemeyer par les réalisations de Pampulha, quartier de Belo Horizonte, dans l’État du Minas Gerais. C’est en 1940 que le maire, Juscelino Kubitschek, propose à l’architecte d’y construire plusieurs bâtiments : un yacht-club, une église, un restaurant... et un casino, dont il exige les plans pour le lendemain. “Parfois, dit Niemeyer, on produit des choses d’une certaine originalité, comme c’est le cas en poésie. Pas quelque chose de rigide, pas un problème affronté avec l’équerre et la règle, non, quelque chose qui vient comme ça, comme un rêve (1).” Le rêve d’une nuit blanche où, reclus dans sa chambre d’hôtel, il façonne non seulement le casino – actuel Musée d’art moderne –, mais aussi sa réputation. On l’appelle alors à São Paulo où, en 1951, il bâtit plusieurs pavillons d’expositions dans le parc d’Ibirapuera, dont le Palais des industries qui accueille aujourd’hui la Biennale d’art contemporain (2). Une photo aérienne les montre comme des cocons blancs reliés par une longue toile d’araignée, avec, en arrière-plan, les premiers gratte-ciel de la cité pauliste.
En 1956, Kubitschek, devenu président de la République, fait à nouveau appel à Niemeyer pour concevoir divers édifices publics de la nouvelle capitale fédérale, Brasilia, dont Lúcio Costa, l’autre grand architecte brésilien, a tracé le plan d’urbanisme en forme de croix. Entre 1957 et 1965, Niemeyer en dessinera une dizaine à une allure vertigineuse, jouant des contrastes entre, par exemple, la coupole du Sénat et celle, inversée, de la Chambre des députés, ou, ailleurs, entre l’effet statique des volumes et le dynamisme des poteaux inclinés ou des rampes qui se déroulent en douceur.

“Je suis un animal comme un autre”
L’épopée d’Oscar sera freinée, en 1964, lorsque les militaires prennent le pouvoir. Communiste engagé, il doit faire face à plusieurs reprises à la police, mais l’homme de la courbe n’est pas celui de la courbette. Niemeyer préfère s’exiler en France, en 1967. Il y construira le Centre culturel du Havre, la Bourse du travail de Bobigny, le siège du journal L’Humanité à Saint-Denis. Il franchira les frontières pour édifier les bureaux des éditions Mondadori, en Italie, et l’université de Constantine, en Algérie. Son bâtiment phare reste toutefois la “Maison des communistes français” et sa fameuse coupole blanche, à Paris (1967-1980), symbole de son engagement politique : “Camarades !, griffonne-t-il alors sur une feuille de calque, le siège du PCF a pour moi la plus grande importance. Il représente plus de cinquante ans de lutte contre l’oppression capitaliste.”
De retour au Brésil, avec le rétablissement de la démocratie, Niemeyer achève en 1988, à São Paulo, le “Mémorial de l’Amérique latine”, ensemble conçu pour le rassemblement des peuples contre l’impérialisme. En tiers-mondiste acharné, il n’a de cesse de se révolter contre l’injustice. “Dans le monde de l’art actuel, je ne connais pas de plus grand maître ès humanisme et ès paix qu’Oscar Niemeyer”, écrit alors, dans une lettre ici exposée, le poète Jorge Amado. On s’étonnera néanmoins de l’étrange soutien de l’architecte à Castro (“Fidel est le héros de l’Amérique latine !”), en totale contradiction avec ce qu’il affirme dans l’épilogue du film : “Ce qui me trouble le plus, ce ne sont pas les aléas de la vie, mais l’immense souffrance des plus pauvres face au sourire indifférent des hommes (1)”. Peut-être sa mémoire s’est-elle figée sur quelque discours du Che, “L’espérance d’un monde meilleur (...)”, des mots qui lui collent à merveille.
Point d’orgue de l’exposition, le Musée d’art contemporain de Niteroi (1991-1996), à Rio. On pense évidemment à une soucoupe volante. Or, Niemeyer l’a imaginé “comme une fleur”, sortie de terre sur un éperon rocheux de la baie de Guanabara, face au Pain de Sucre. Il ne voulait pas de deux parallélépipèdes posés l’un sur l’autre. Alors, une fois encore, il a opté pour la courbe, l’inéluctable courbe inspirée du “corps de la femme préférée”. Car, depuis les fenêtres de son bureau de l’Avenida Atlantica, à Rio, celui qui a tordu le cou à la ligne droite continue de contempler le galbe des belles Cariocas de Copacabana : “Je suis un animal comme un autre, avoue-t-il, je ne pense qu’à cela !”... À l’architecture ?

(1) Oscar Niemeyer, un architecte engagé dans le siècle, film d’une durée de 60 minutes.
(2) La XXVe Biennale d’art contemporain de São Paulo aura lieu cette année du 23 mars au 2 juin.

- OSCAR NIEMEYER, jusqu’au 31 mars, Galerie nationale du Jeu de paume, place de la Concorde, 75001 Paris, tél. 01 47 03 12 52, tlj sauf lundi 12h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°144 du 8 mars 2002, avec le titre suivant : Niemeyer ou la courbe au bout des doigts

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