Mercredi 17 octobre 2018

Minorité agissante

À Bordeaux, une exposition sur l’enfance

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 22 septembre 2000 - 654 mots

Manifestation majeure de l’année au Capc de Bordeaux, \"Présumés innocents\" tente, à travers les œuvres d’une centaine d’artistes, de cerner un nouvel âge de l’enfance. Judicieuse par le choix de ces pièces et sa scénographie, l’exposition semble pourtant faire peu de cas de nos propres souvenirs, au profit d’une mémoire collective anglo-saxonne.

BORDEAUX - La grande nef de l’entrepôt se prête assez bien au jeu : une grande cour de récréation bordée d’un vaste préau. Au centre, les nounours de Paul McCarthy s’accouplent joyeusement non loin de la Pest control de Carsten Höller, voiture de Playmobil géante, modèle “chasseur de moustiques”. À côté, quelques écrans vidéo de Miltos Manetas dévoilent les stratégies de communication à l’œuvre dans les jeux de Playstation – Abe’s world pour les amateurs pointus. Le tout semble résumer l’enfance au sens large, du tout-petit à l’adolescent asexuel décapé au Biactol. Primitivisme, art brut ou naïf, “l’enfance de l’art” traverse l’histoire de l’art. “Présumés innocents” ne résume rien de cela mais ajoute un chapitre, celui de l’enfance à l’ère de sa suspicion. Photogénie d’une enfant saisie dans son déguisement de Blanche-Neige par Marie-Céline Delibot (Sans titre – extrait du dispositif n°1, 1996-97), ou premiers pas d’une fillette élevés au rang de tragédie par la bande-son du Mépris dans une vidéo de Carsten Höller, les ravissements d’un Âge d’or oublié existent encore. Les enfants sont même des dissidents parfaits comme le prouve Fare la lotta in classe è péricoloso de Maurizio Cattelan transformé par quelques corrections rouges en Fare la lotta di classe è péricoloso, ou No more reality de Philippe Parreno. Mais les jouets se cassent lorsque la mémoire revient. Qui se souvient avoir été transporté dans sa poussette ?

Doux Lycra de mon enfance
Au vu de l’exposition, l’adolescence, passage de l’enfance à l’âge adulte dans sa définition classique, grignote d’un côté comme de l’autre. La violence de Kids, le film de Larry Clark, ne disait pas autre chose en montrant des pré-teenagers morveux qui, à quatorze ans, font du skate-board, l’amour, se droguent jusqu’au coma et se transmettent le Sida. Présentées sur la mezzanine, les photographies de l’Américain sont beaucoup plus innocentes. Elles montrent le skate-board comme une activité saine et sportive, et la vie en bandes comme un réflexe légitime. Chuck my truck de Bertrand Lavier élève même la planche à roulettes au rang de fétiche. La majeure partie des œuvres sélectionnées par Stéphanie Moisdon-Trembley et Marie-Laure Bernadac s’attaquent à cette ambiguïté et à la violence d’une enfance de plus en plus raccourcie, non pas au profit de la maturité mais de l’adolescence. Fascinant, BB de Cameron Jamie relate les combats de catch organisés dans les jardins des zones pavillonnaires américaines. Grimés en superstars, des gamins attardés s’y frappent, se font mal pour de vrai, et lancent un défi à la farce télévisuelle d’un sport truqué et éminemment populaire aux USA. Chez Harmony Korine, leurs semblables jouent à imiter Kiss, groupe de hard-rock outrageusement maquillé et culte outre-Atlantique.

L’image prédominante ici du white-trash, stéréotype de l’Américain attardé et vicieux, joue peut-être en défaveur de l’exposition, tant les images qui y sont proposées semblent être issues d’une mémoire collective véhiculée par l’industrie audiovisuelle américaine. Mickey appartient à tout le monde (1979) de Robert Combas ne signifierait-il pas autre chose ? Même si juger d’une manifestation en termes de représentation nationale reste une ineptie, fallait-il autant favoriser une vision de l’enfance anglo-saxonne ? Avec Julien Clerc en bande-son, le logo d’Antenne 2 et ses petits cols roulés en Lycra, le France, tours, détour, deux enfants (1980) de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville sent bon la madeleine. Avec ses questions de “grandes personnes”, la série s’apparente davantage aux souvenirs de notre enfance.

- PRÉSUMÉS INNOCENTS : L’ART CONTEMPORAIN ET L’ENFANCE, jusqu’au 1er octobre, Capc Musée d’art contemporain, Entrepôt, 7 rue Ferrère, 33000 Bordeaux, tlj sauf lundi, 11h-18h, 11h-20h, le mercredi ; catalogue et album, 200 et 160 F, ISBN 2-87721-179-7 et 2-87721-181-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°111 du 22 septembre 2000, avec le titre suivant : Minorité agissante

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