XIXE SIÈCLE

Millet prophète aux États-Unis

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 31 octobre 2017

L’imposante rétrospective consacrée au peintre par le Palais des beaux-arts de Lille témoigne de la grande popularité que son œuvre connut en Amérique.

Lille. Depuis 45 ans, aucune rétrospective de l’œuvre de Jean-François Millet (1814-1875) n’avait eu lieu en France. C’est finalement le Palais des beaux-arts de Lille qui organise cette « exposition en forme de réhabilitation », selon les mots de son directeur, Bruno Girveau, commissaire général de l’exposition. Des expositions plutôt, car c’est un ensemble de trois propositions que le visiteur découvre. La manifestation est déclarée d’intérêt national par le ministère de la Culture.

Tout commence dans l’atrium avec la vidéo bucolique Whispering Weeds (2011) du Britannique Mat Collishaw. Puis voici Agency Job (Gleaners) (2009) de Banksy, qui détourne la célèbre œuvre de Millet Des Glaneuses (1857), restée au Musée d’Orsay. L’artiste britannique y fait écho au caractère social de la peinture de son prédécesseur du XIXe siècle. Les Français perçoivent souvent Millet comme une icône kitsch. À l’étranger, et notamment chez les Anglo-Saxons, il est vu avec plus d’à-propos comme un peintre engagé dénonçant la rudesse de la condition paysanne à son époque. Si Banksy se sert d’une œuvre de Millet, c’est pour lui rendre hommage.

Les co-commissaires, Chantal Georgel, auteure d’une importante biographie du peintre, et Annie Scottez de Wambrechies, conservatrice en chef des peintures du Palais des beaux-arts, ont rassemblé, selon la première « quelques-uns des plus beaux tableaux de l’art français du XIXe siècle ». Même si, en France, il n’est « ni vraiment oublié, ni complètement considéré comme un peintre en sabots, constate Chantal Goergel, ce sont surtout les Américains qui s’intéressent à son œuvre. » Leurs musées et collectionneurs ont donc prêté des pièces majeures pour cette exposition, ainsi que les Japonais, « aujourd’hui le grand pays acheteur de Millet », précise l’historienne de l’art.

Une première section s’intitule « Millet avant Millet ». De cette première période du peintre, avant 1848-1849, nombre d’œuvres proviennent du Musée Thomas Henry de Cherbourg-en-Cotentin, qui possède le deuxième fonds Millet après le Musée d’Orsay, légué en 1915 par son neveu par alliance. Ce sont notamment des portraits, dont ceux de Pauline Ono, première épouse de Millet. Cette section se termine par Un vanneur (vers 1747-1748), la grande toile de la National Gallery de Londres qui annonce la deuxième partie, « Rustique ». S’il manque Le Semeur de Boston (qui est venu en France en 2009), c’est là que l’on trouve L’Été, les glaneuses (1853) venu du Japon, la Femme faisant paître sa vache (1858) de Bourg-en-Bresse et L’Homme à la houe (vers 1860-1862) du Getty Museum. Deux œuvres sont consacrées aux animaux : Des paysans rapportent à leur habitation un veau né dans les champs (1864) de Chicago et Les Tueurs de cochon (vers 1867-1870) d’Ottawa, dont Millet disait qu’il représentait un drame.

Des traces de religiosité
La troisième étape est intitulée « Intime » et présente La Becquée (1860) appartenant aux collections du musée, ainsi que Femme faisant manger son enfant dit La Bouillie (1861) de Marseille et Le Bouquet de marguerites (vers 1871) du Musée d’Orsay, important prêteur de l’exposition. L’Angélus (1857-1859) fait la transition avec la section suivante, « Biblique ? ». Les commissaires ont voulu y montrer « qu’une bonne partie de sa peinture peut être considérée comme nourrie de ce qu’il restait de la religiosité qu’il portait en lui », précise Chantal Georgel. Elle prend pour exemple La Famille de paysans (1871-1872) de Cardiff, à propos de laquelle le poète Emile Verhaeren a parlé de « trinité rustique ». Mais comment juger ? Toute la société de l’époque était imprégnée d’au moins un reste de religiosité, particulièrement les artistes dont la formation passait par la copie d’œuvres de dévotion des siècles précédents.

Un univers sensible
« La dernière section est intitulée “Infini” parce qu’elle nous conduit dans ce retour en soi, qui est une des grandes marques de son œuvre », précise Chantal Georgel. Sont présentés ici les tableaux que le Musée d’Orsay tient du legs d’Alfred Chauchard, La Fileuse, chevrière auvergnate (1868-1869) et Bergère avec son troupeau, dit La Grande Bergère (vers 1863), la Bergère assise (vers 1852) de Minneapolis, des paysages dont La Nuit étoilée (vers 1850-1865) de New Haven et l’étonnant Les Dénicheurs de nids (1874) de Philadelphie. Pastels et dessins prennent place, au long du parcours, dans des alcôves recelant, elles aussi, des chefs-d’œuvre comme la Bergère dormant à l’ombre d’un buisson de chênes (vers 1874) du Musée des beaux-arts Reims.

D’autres dessins de Millet, habituellement conservés à la maison natale Jean-François Millet de Gréville-Hague, sont présentés dans la seconde exposition, « Millet USA ». Ils sont mis en parallèle avec des œuvres d’Edward Hopper et des photographies de Lewis Wickes Hines, Arthur Rothstein, Walker Evans ou Dorothea Lange qui ont témoigné de ce qu’ils lui devaient (le catalogue commun aux deux expositions analyse cet héritage). Sous le commissariat de Régis Cotentin, ces salles, où sont également projetés des extraits de films, montrent l’importante descendance anglo-saxonne de Millet. C’est d’ailleurs le peintre lui-même qui a organisé sa publicité aux États-Unis, par l’intermédiaire de son frère qui y vivait et auquel il expédiait des photos de ses œuvres. Au faîte de la technique photographique, il veillait à choisir les couleurs de ses tableaux en fonction de ce qu’elles rendraient sur les photos en noir et blanc. Son intérêt pour cet art naissant est également abordé dans le petit cabinet, où sont présentés des dessins de paysage de ses contemporains (Veyrassat, Corot, Harpignies, Dutilleux) de la collection du musée. Les commissaires, Cordélia Hattori et Jean-Marie Dautel y présentent des tirages des deux seuls clichés-verres de Millet.

Jean-François Millet et Millet USA,
jusqu’au 22 janvier 2018, Palais des beaux-arts de Lille, place de la République, 59000 Lille.
Légende photo

Jean-François Millet, L’Homme à la houe, vers 1860-1862, huile sur toile, 81,9 x 100,3 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles. © The J. Paul Getty Museum.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°488 du 3 novembre 2017, avec le titre suivant : Millet prophète aux États-Unis

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