Vendredi 30 octobre 2020

Michal F. Gibson - « Je soupçonne Bruegel d’avoir conçu ce tableau comme un testament »

Par Colin Cyvoct · L'ŒIL

Le 12 septembre 2012 - 833 mots

Le critique d’art américain publie en français Le Moulin et la Croix,
une étude du Portement de croix de Pierre Brueghel l’Aîné, qui a notamment inspiré le film de Lech Majewski en 2011.

Colin Cyvoct : Durant plus de cent cinquante pages, vous scrutez à la loupe mille détails du Portement de croix de Brueghel. Comment l’aventure a-t-elle débuté ?
Michael F. Gibson
  : L’initiative est venue des éditions Noêsis qui lançaient une collection dont chaque volume serait consacré à une œuvre en particulier. Ce fut l’occasion pour moi de m’attacher plus étroitement à l’étude d’un tableau de Bruegel [graphie préférée par l’auteur, ndlr] qui m’avait toujours intrigué. Comme ce rosaire qui pend de la poche de tablier d’une vieille femme au premier plan : que venait faire cet objet anachronique dans une scène de la Passion ?

C.C. : Pourquoi publier une nouvelle édition du livre en 2012 ?
M.G.
  : Le livre n’a guère été remarqué par la presse parisienne lors de sa première sortie. La version anglaise eut une meilleure fortune. Elle eut surtout la chance de plaire au réalisateur polonais Lech Majewski, qui en tira en 2011 un film qui fut très bien accueilli, Bruegel. Le Moulin et la Croix, avec Charlotte Rampling, Michael York et Rutger Hauer. Le livre étant épuisé dans les deux langues au moment de la sortie du film, il a donc fallu faire venir des images de Vienne. C’est alors, en parcourant une douzaine de photos plus détaillées que celles dont nous avions disposé auparavant, que j’ai été sidéré de découvrir une immense moisson de détails dont je ne soupçonnais même pas l’existence. On aperçoit, par exemple, à droite du moulin, une lande désolée sous des nuages sombres et un minuscule personnage qui se penche contre le vent en se dirigeant vers le sommet de la colline. Je l’avais déjà vu auparavant, mais grâce à ces nouvelles reproductions, j’ai été saisi en constatant que Bruegel s’était donné la peine de peindre une pluie fine qui tombe en diagonale sur la lande. « Cette pluie, me dis-je, tombe là-haut depuis près de quatre cent cinquante ans, et je suis peut-être le premier à l’avoir remarquée. » Ce n’était pas le cas, je vous rassure : le conservateur chargé de ce tableau au Kunsthistorisches Museum (Vienne) m’a confié qu’il l’avait, lui aussi, remarquée.

C.C. : À propos de votre livre, Nicholas Fox Weber a écrit dans le New York Times Book Review qu’il est « aussi lisible et prenant qu’un roman d’espionnage de tout premier ordre ». En effet, vous n’hésitez pas à faire une lecture non seulement religieuse et historique, mais également politique de ce tableau…
M.G.
  : J’ai eu la chance de trouver, chez des amis en Belgique, Le Siècle des gueux, histoire de la sensibilité flamande sous la Renaissance, l’ouvrage exhaustif d’Eugène Baie en sept volumes, qui m’a permis d’identifier les cavaliers vêtus de rouge qui escortent les condamnés jusqu’au lieu de leur exécution. Ce sont les Roode Rocx, les Tuniques rouges, un corps de mercenaires à la solde du roi d’Espagne qui assurait le maintien de l’ordre et encadrait les exécutions. Ils sont d’ailleurs précédés d’une oriflamme sur laquelle est brodée une forme qui ressemble fort à l’aigle à deux têtes des Habsbourg. Il faut savoir que les villes flamandes avaient une forte tradition démocratique et que leurs chartes leur permettaient même de récuser des rois qui ne leur convenaient pas. Par ailleurs, la Réforme était fort bien accueillie dans ce pays prospère et d’esprit indépendant. Philippe II, roi d’Espagne, ne l’entendait pas ainsi. Il édicta des lois ordonnant la mise à mort des hérétiques et notamment, d’une façon particulièrement cruelle, des femmes, qui étaient enterrées vives. Or Bruegel, vivant à Anvers jusqu’en 1563, avait souvent eu l’occasion d’assister à l’exécution de citoyens de la ville, et même de personnes de sa connaissance. C’est de cela dont témoigne ce tableau. Cette œuvre n’est pourtant pas un brûlot politique, mais une méditation sur l’existence humaine et sur la vie en société. Je soupçonne d’ailleurs Bruegel d’avoir conçu ce tableau comme un testament encyclopédique et même enjoué, destiné à faire connaître à son fils Pierre, qui venait de naître, ce qu’était au juste ce monde dans lequel il venait de débarquer.

C.C. : Brueghel, peintre tragi-comique des soubresauts de la comédie humaine ?
M.G.
  : Bruegel ne dispose jamais ses personnages en vue d’un effet décoratif. Chacun est mû par un but ou une impulsion, frivole ou grave, et c’est là ce qui commande la composition. Il y a donc de l’humour et de l’humanité dans chaque centimètre carré de l’œuvre.

C.C. : Vous citez Andrea Alciati, un contemporain de Brueghel : « Qu’est-ce qu’une peinture ? Une vérité fausse. » Qu’en est-il du Portement de croix ?
M.G.
  : Il s’agit, sans aucun doute, d’une vérité créée en usant d’artifices pour notre enchantement.

Michael Francis Gibson, Le Moulin et la Croix. Une étude du Portement de croix de Pierre Bruegel l’Aîné

Edition française, The University of Levana Press, 2012, 155 p., 32 e.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°650 du 1 octobre 2012, avec le titre suivant : Michal F. Gibson - « Je soupçonne Bruegel d’avoir conçu ce tableau comme un testament »

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