Jeudi 13 décembre 2018

Marseille- L’esprit Fluxus souffle sur la ville

Des festivals à l’exposition

Le Journal des Arts

Le 1 mai 1995 - 640 mots

Sous une forme très documentaire, l’exposition du Musée d’art contemporain (MAC) montre, à partir des festivals organisés en Europe, l’aspect protéiforme des idées Fluxus au cours des années soixante. Les œuvres n’en prennent que plus de relief.

MARSEILLE - La chronologie que propose le Walker Art Center de Minneapolis, co-organisateur de l’exposition, suit les nombreux festivals Fluxus organisés principalement en Europe entre 1962 et 1978. Ce choix insiste sur deux aspects fondateurs de la démarche : d’abord le rôle essentiel qu’y jouèrent les interventions éphémères (à mi-chemin entre concerts et performances) dans l’objectif de concilier l’art et la vie ; ensuite l’esprit d’équipe qui anima le groupe.

Il s’agissait en effet, pour des acteurs de différentes disciplines (artistes, musiciens, poètes,…) et de nationalités multiples (américains, allemands, français, anglais, japonais,…), de se retrouver autour d’un projet qui, contrairement aux mouvements avant-gardistes, ne reposait sur aucun manifeste.

Au cours de ce processus, aucun artiste ne se taille la part belle, chacun laissant aux autres une libre interprétation de ses œuvres. L’exemple le plus connu est la version que donna Nam June Paik d’une partition de La Monte Young au Fluxus Internationale Festspiele Neuester Musik, à Wiesbaden en 1962. À "Tirez un trait puis suivez-le", Paik répondit par Zen for head.

La tête plongée dans l’encre et le jus de tomate, il traça une ligne en s’essuyant le long d’une bande de papier. Le corps jouera ainsi un rôle central pour Fluxus, qui préfigure le Body art des années 70. La nourriture aussi, saisie dans son caractère périssable : Alimentation mystérieuse, boîte de conserve à consommer de Ben Vautier, ou la Sélection de faux aliments de la fin des années 60 de Claes Oldenbourg.

C’est encore l’esprit d’équipe qui motive une partie de football avec des échasses (New York, 1973), ou le jeu en général, notamment les jeux d’échecs de Takako Saïto. Ou celui de Robert Filliou de 1967, L’Immortelle mort du monde, grille dont les entrées sont amorcées par "Je m’attendais à ce que tu dises…" ou "C’est de ta faute si…"

L’intérêt des Flux-boxes réside aussi plus souvent dans le croisement des propositions que dans les objets eux-mêmes. Georges Maciunas, qui donna son nom au mouvement en 1962, coordonna l’édition d’un nombre impressionnant de multiples vendus par correspondance. Ceux-ci visaient à rendre l’art plus accessible et sans doute aussi à laisser quand même des traces tangibles de ce flux incessant, de cet anti-art qui n’échappe finalement pas au culte de l’objet.

L’exposition s’achève sur un ensemble d’œuvres de la mouvance Fluxus depuis 1960. Avec, par exemple, le très silencieux rectangle de plexiglas suspendu de Yoko Ono de 1961, gravé "Painting to let the evening light go through". Et surtout, une série d’aliments recouverts de chrome de Robert Watts, qui annoncent vingt ans plus tôt certains objets de Jeff Koons, ou bien une robe cousue de photographies de fragments de corps, qui évoque celles d’Annette Messager. L’héritage est parfois un peu lourd. Ben proclame "Je tiens à continuer ma carrière de raté le plus longtemps possible" (le MAC lui consacre ensuite une rétrospective).

Emmet Williams réalise une série de Douze Portraits de ses amis (1992), dans le goût des boîtes-portraits de Georges Brecht (Kit-nom, 1967) ou George Maciunas (Ton nom épelé avec des objets, 1972-1976), mais de ces grands tableaux nostalgiques adaptés au marché actuel, la poésie s’est évaporée. On peut, pour se consoler, ré-écouter les rires de Georges Maciunas sur la Laff Trace de Robert Watts et Larry Miller (1971), ou les cris de Dick Higgins sur Danger Music Number Seventeen. Ou encore suivre la programmation prometteuse de films Fluxus proposés conjointement au CinéMac.

"L’esprit Fluxus", MAC, Marseille, jusqu’au 11 juin. Catalogue aux Éditions des Musées de Marseille, textes de E. Armstrong, O. F. Smith, S. Anderson, K. Stiles, D. Kahn , B. Jenkins et A. Huyssen, 196 p., 220 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°14 du 1 mai 1995, avec le titre suivant : Marseille- L’esprit Fluxus souffle sur la ville

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