Manet, la preuve par la vidéo

Par Marie Maertens · L'ŒIL

Le 31 juillet 2007

Anne Sauser-Hall n’a pas choisi la facilité en décidant, invitée au musée d’Orsay par son directeur Serge Lemoine, d’établir des Correspondances avec Le Balcon de Manet. Inépuisables, les chefs-d’œuvre peuvent se prévaloir d’être immortels. L’artiste suisse l’a saisi comme rarement : immortels, ils sont actuels et non pas formolés. Conservés, ils vivent. Encore. Intemporels, ils ne sont pas atemporels. Et la permanence du génie à l’œuvre dans Le Balcon de devenir, plus que jamais, présente.
Exposée en 1869, la toile de Manet est une icône de la modernité du xixe siècle magnétisant les visiteurs et la critique. Comme nombre d’icônes, elle aurait pu souffrir de sa célébrité, ne semblant
majeure qu’en raison de son prétendu statut et n’étant contemplée qu’en vertu d’une glose abondante. Or, Anne Sauser-Hall, en interrogeant sa singularité à la source, brise la circularité des regards posés sur Le Balcon. Et sa vidéo de sept minutes de renouveler le nôtre…
Qu’en est-il de ces personnages qui, selon la Suissesse, « posent sans psychologie et sans hystérie, comme s’ils étaient des acteurs » ? Aussi la vidéo ne montre-t-elle jamais la composition dans son ensemble : émaillée de sons déconnectés d’avec les images, elle propose une vision fragmentaire du Balcon. Jouant d’un saisissant illusionnisme, Anne Sauser-Hall a vêtu ses personnages de manière identique à ceux de la toile. Ou presque, établissant une fascinante car très légère disjonction entre la réalité du tableau et l’image de la vidéo.
Fonctionnant par citations, la vidéaste met au jour la théâtralité et le processus fictionnel à l’œuvre chez Manet. Coulissant sur l’inimitable vert phosphorescent de la barrière qu’elle est parvenue à restituer, elle filme, ajoutant une troublante temporalité à la fixité de la toile, le petit chien trottant ou le peintre Guillaumet fumant. Du présent définitif du tableau au participe présent de la vidéo. Grâce à une science du rythme et du cadrage, Anne Sauser-Hall révèle, en se l’appropriant par un autre médium, l’exceptionnelle mise en scène du Balcon. Et le spectateur, tel celui qui cent trente-huit ans plus tôt contemplait les Majas au balcon de Goya, de comprendre qu’il ne regardera plus cette œuvre tout à fait comme avant…

« Édouard Manet/Anne Sauser-Hall », musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, jusqu’au 20 mai 2007.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°590 du 1 avril 2007, avec le titre suivant : Manet, la preuve par la vidéo

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