Mercredi 14 novembre 2018

Mamco : cinquième épisode

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 décembre 2003 - 761 mots

Depuis 1994, Genève est devenu une référence en terme d’art contemporain grâce à son musée, rebaptisé Mamco. Dès le départ, le postulat de son directeur français Christian Bernard (précédemment à la villa Arson à Nice) était radical. Le musée serait conçu en permanence comme une exposition globale, entrecroisant une programmation d’expositions temporaires avec ses collections, effectuant un suivi des artistes en les invitant régulièrement, tout en variant le type d’accrochage. Comme dans un appartement de collectionneur, un white cube ou un loft, les œuvres peuvent prendre leurs aises dans les 4 000 m2 de cette belle usine désaffectée. Ici pas de plateau d’exposition unique, chaque étage fait alterner des pièces de tailles différentes. Une contrainte que Christian Bernard a su mettre à profit en y programmant davantage d’expositions temporaires monographiques que collectives, joliment déployées en géométrie variable et en accordant à ses « chouchous » de la collection permanente, comme Dennis Oppenheim et Sarkis en ce moment, des espaces personnels. La force de ce musée réside aussi dans le nombre de dépôts de collections privées car sur les deux mille cinq cents œuvres qu’il comptabilise, il n’en est propriétaire que de six cents. Christian Bernard assume toujours pleinement son refus catégorique de se plier aux diktats des regroupements traditionnels d’artistes mais offre en contrepartie un plaisir non dissimulé à relayer la scène artistique genevoise et plus globalement suisse en suivant des artistes comme John M. Armleder, Sylvie Fleury, Helmut Federle ou Alex Hanimann qu’on retrouve aujourd’hui dans le cinquième volet de « Rien ne presse, slow steady, festina lente ». Derrière ce titre un peu bizarre se cachent cinq manifestations dont le premier épisode sous-titré « Jokes » avait débuté à l’été 2002. À l’automne 2002 les collections du Fonds national d’art contemporain français avaient envahi les salles du musée avec une French Collection, tandis que cet été, l’Italie écrivait les fragments d’un discours national. Du beau monde assurément et le dernier opus de « Rien de presse » qualifié d’un « Ornicar ! » ne se départira pas de la qualité des précédents même s’il est assez inégal. Comme à son habitude, le Mamco sort une superproduction de sa poche, une installation in situ sur sept pièces de l’artiste français Claude Lévêque. Elle s’appelle Albatros en hommage aux vers de Baudelaire. Funeste destinée qui transpire au fil des ambiances lumineuses créées par cet artiste dont le spleen se teinte de punk.
Il mélange sans sourciller les atmosphères lumineuses les plus réussies, lymphatiques et apaisantes à des détails évocateurs de dégoût et de violence. Si la musique était étouffante dans la pièce qu’il a créée pour la Biennale de Lyon 2003, cette fois-ci malheureusement pas d’habillage sonore dont l’impact est pourtant toujours redoutable, mais des effets prétendument olfactifs peu concluants, entre une odeur d’absinthe à la limite du perceptible et des traverses de chemin de fer empestant le bitume. Restent les ambiances colorées angoissantes concoctées par ce metteur en scène d’émotions : Ondes blanches de lumière violette et ventilateurs, La Fée verte où la couleur absinthe se mêle à un ruissellement d’eau, et enfin un répugnant et menaçant Salon de Chair au papier peint représentant un magma de chair à saucisse dans une lumière triste. De ce quatrième étage peu réjouissant mais riche en émotions, la visite doit s’arrêter un moment dans un cabinet dédié à Art & Project. Bulletin est un bulletin édité à Amsterdam entre 1968 et 1989 qui a vu défiler les plus grands artistes dans ses pages : Alighiero Boetti, Marcel Broodthaers, Daniel Buren, Richard Long, Bas Jan Ader, Sol LeWitt ou Lawrence Weiner.
Tous ont participé à ces expositions postales avec enthousiasme en proposant des projets toujours spécifiques et de fait presque tous inédits. Le cœur d’Alex Hanimann balance entre le rouge et le bleu ?
Il peint une salle avec chacune des couleurs et laisse des canaris choisir leur camp : bleu la journée, rouge le soir ! L’artiste géorgien Koka Ramishvili offre une leçon de dessin animée très réussie et l’artiste indien Amar Kamwar projette en alternance trois films très remarqués à la dernière Documenta de Kassel. Enfin la visite d’une salle dédiée à Mel Bochner devra être complétée par l’imposant ouvrage que le Mamco consacre aux critiques écrites par l’artiste dans les années 1960, prénommée Spéculations. Si avec tout ça vous n’inscrivez pas le musée genevois dans le circuit des étapes obligées de l’art contemporain européen !

« Ornicar ! », GENÈVE (Suisse), Mamco, musée d’Art moderne et contemporain 10 rue des Vieux Grenadiers, tél. 022 32 06 122, jusqu’au 25 janvier 2004.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Mamco : cinquième épisode

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