Louis Valtat - Un fauve en liberté

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 14 février 2011 - 1794 mots

Méconnue, l’œuvre que développe Louis Valtat entre 1895 et 1905 préfigure les audaces chromatiques et la simplicité formelle du fauvisme. En cela, l’exposition du musée Paul-Valéry à Sète vise à remettre les pendules à l’heure.

S'il ne fait pas partie des artistes dont les œuvres sont accrochées dans la salle VII du fameux Salon d’automne de 1905 que l’histoire a retenue sous le nom de la « cage aux fauves », telle que l’a désignée le critique d’art Louis Vauxcelles, Louis Valtat (1869-1952) y figure toutefois en bonne place. Ses œuvres, qui côtoient dans la salle XV celles de Kandinsky, Jawlensky et quelques autres, ne manquent pas d’être tout autant remarquées. Dans son numéro du 4 novembre, le journal L’Illustration prend soin en effet de faire apparaître une œuvre de Valtat à côté des peintures de Matisse, Manguin, Vuillard, Rouault et Derain. Quoiqu’il ne soit pas de la bande de Matisse, qui préside aux destinées du Salon, c’est dire si, en le sélectionnant, le jury du Salon apprécie l’œuvre de Valtat à la hauteur du combat contre l’« impressionnisme édulcoré » qu’il a décidé de mener. Et de fait, en 1905, voilà une petite dizaine d’années que le peintre décline une production aux tons plutôt violents. L’exposition que le musée Paul-Valéry de Sète a choisi de consacrer à Louis Valtat et au rôle qui a été le sien dans les prémices du fauvisme est une heureuse et juste façon de lui rendre hommage. Ce faisant, le musée sétois poursuit une politique de mise en valeur de ses collections en choisissant de cibler sa programmation sur des aspects singuliers de l’art moderne. Une judicieuse façon de se démarquer et de fouiller toujours plus avant les dédales d’une histoire de l’art riche en diverticules et qui nécessite d’être sans cesse revisitée. À ce titre, Valtat compte au nom de ces artistes que l’on qualifie de « petits maîtres » mais qui n’en sont pas moins de passionnants et prospectifs créateurs. Dans tous les cas, Valtat est un peintre, un peintre absolument, dans cette qualité d’intelligence d’une époque qui s’est appliquée à considérer l’autonomie de la peinture tout en prenant ses distances avec le réel sans pour autant le refuser. 

Très tôt, le goût de la couleur
Originaire de Dieppe, né en 1869, Louis Valtat poursuit ses études secondaires à Versailles où ses parents se sont installés. Il est encore à l’âge adolescent qu’il sait déjà vouloir être artiste, encouragé par son père, lui-même peintre de paysages amateur. À peine âgé de dix-sept ans, le jeune Valtat dépose sa candidature pour entrer à l’École des beaux-arts, recommandé par le peintre Charles Gosselin qui le présente comme son élève. Il y suit notamment l’enseignement de Benjamin Constant, complétant sa formation à l’académie Julian où il se lie d’amitié avec Albert André et Pierre Bonnard, ce qui le rapproche des Nabis dont il subit l’influence. Très vite, Valtat témoigne d’un don évident de coloriste et d’une farouche individualité, cherchant à se distinguer tant de l’autorité de l’impressionnisme encore dominant que de ses épiphénomènes que sont le néo-impressionnisme et le pointillisme. 
Peinte en 1889, La Lettre en est une intéressante illustration. Dans le contexte d’un sage intérieur bourgeois, l’artiste y représente de profil une femme confortablement installée dans un fauteuil, seins nus, jupe envahissante, tenant une lettre dans sa main. Si l’atmosphère est sourde et feutrée, la figure féminine renvoie à l’univers d’un Toulouse-Lautrec.  Installé rue de la Glacière, à Paris, Louis Valtat participe en 1893 à son premier Salon des artistes indépendants. Ses peintures aux motifs de scènes de rues animées retiennent l’attention du critique d’art Félix Fénéon. Il en est ainsi de Sur le boulevard, une toile haute en pâte, aux jeux contrastés d’ombre et de lumière, qui montre une femme au regard hautain, lourdement vêtue, relevant un pan de sa toilette pour ne pas la laisser traîner à terre. Une figure saisie sur le vif d’une grande force d’expression.

« Un spectacle captivant »
L’année suivante, Valtat collabore avec Toulouse-Lautrec et Albert André à la réalisation d’un décor pour le théâtre de l’Œuvre dirigé par Lugné-Poe et il exécute de nombreuses gravures.
Par ailleurs, il participe au Salon des cent, créé par la revue La Plume à l’initiative de son directeur, l’écrivain Léon Deschamps. Soucieux de promouvoir la vie culturelle contemporaine, celui-ci organise des expositions dans le hall de ses bureaux, invitant cent artistes à y figurer et commandant à certains d’entre eux des affiches pour en faire la publicité. 
À vingt-cinq ans, alors que Louis Valtat est parfaitement intégré dans le monde de l’art parisien, il est atteint de phtisie. Il doit alors s’éloigner de la capitale pour suivre des soins dans le Sud-Ouest, à Banyuls notamment où il rencontre Aristide Maillol et d’où il fait quelques escapades en Espagne, à Figueras et à Llançà. Volontiers prolixe, il peint en Catalogne de superbes paysages qui préludent à une certaine forme expressionniste. En 1895, il poursuit sa convalescence à Arcachon où il réalise toute une série de peintures d’une facture et d’un chromatisme d’une surprenante violence. Comme une réplique rageuse à la situation forcée dans laquelle il se trouve. 
Rassemblées sous le même titre –  Dans la baie – au Salon des indépendants de 1896 avec un lot de quatre-vingts aquarelles, de dessins et de bois gravés, les peintures d’Arcachon font mouche. Le directeur de La Revue blanche, Thadée Natanson, en fait un compte rendu élogieux vantant les mérites de Valtat. « Un spectacle captivant », note le critique soulignant que le peintre emploie des couleurs pures et des formes simplifiées… Il voit en lui quelqu’un de doué d’une « personnalité qui est notable » et qui a « des dons qui promettent ». Bref, toutes les qualités auxquelles réfère le papier de Natanson dans sa revue annoncent et célèbrent avant la lettre celles-là mêmes qui vont définir le fauvisme ! Des peintures comme Les Écaillères d’huîtres ou tout simplement Arcachon (1895-1896) suffisent à en prendre la mesure : Valtat y fait usage de couleurs vives et d’un jeu de formes particulièrement rudimentaires qui peuvent laisser penser que cela n’a pas échappé au regard des jeunes futurs fauves.  

Vollard, avec pertes et profits 
L’hiver 1897-1898, Valtat passe d’un côté sud à l’autre et réside successivement à Agay, un petit village de pêcheurs près de Saint-Raphaël, puis à Anthéor, à quelques kilomètres de là. Comme il en sera pour Braque ou pour Dufy quelques années plus tard à l’Estaque, la lumière méditerranéenne s’empare encore plus de la peinture de Valtat pour l’entraîner à une palette de plus en plus lumineuse aux coups de brosse généreux comme il en est du Rastel d’Agay (1898).
Il est voisin de Renoir [voir p. 49] qui loue une maison à Cagnes, et ce dernier encourage l’écrivain et  marchand de tableaux Ambroise Vollard à s’intéresser à Valtat et à travailler avec lui. Un contrat est signé qui, s’il facilite la vie du peintre, handicape sa cote parce qu’aux termes de celui-ci Vollard acquiert la quasi-totalité de sa production, ce qui la bloque quelque peu,  quand bien même ce dernier s’applique à le placer ici et là.  Ainsi, malgré son éloignement de Paris, Louis Valtat participe à de nombreuses expositions de groupe importantes comme celle de la Libre Esthétique à Bruxelles en 1900, à la Sécession à Dresde en 1903, puis à Berlin, Prague et enfin à Paris au Salon d’automne. Valtat impose une peinture de plus en plus marquée par une fougue qui met à mal le réel sur lequel il prend appui. 
Les Rochers rouges à Anthéor (1902-1903) ou tel autre Paysage du Midi (1902) témoignent de cette même énergie que l’on trouve en amont chez Van Gogh et en aval chez Soutine, tout comme ce tortueux Jardin d’Agay (1903), cette Femme au bord de la mer d’un puissant rouge vermillon ou cette vue bariolée sur les falaises d’Arromanches (1909). Rien d’étonnant que la peinture de Valtat ait trouvé place chez le collectionneur russe Morozov à côté des Paul Cézanne, Henri Matisse, Pablo Picasso et autres noms prestigieux que celui-ci possédait.  

La nature sublimée par la couleur
Si, à la saison froide, le climat retient Louis Valtat sur la côte méditerranéenne, il séjourne volontiers au printemps et en été sur la côte normande quand il ne réside pas à Paris. Sur la butte Montmartre au début du siècle, avenue de Wagram à partir de 1914, affectionnant particulièrement le lac du bois de Boulogne. De ces pérégrinations ici et là, l’artiste brosse toutes sortes de brillants morceaux de peinture. S’il privilégie le genre du paysage, il n’en délaisse pas pour autant celui de la nature morte – Fruits sur un tabouret (1901), Compotier de fruits (1908), Bouquet de fleurs (1910)… – ni celui du portrait, sinon de la figure –  Madame Valtat au dévidoir (1905), Jeune Femme (1907) ou encore L’Enfant au tricycle (1912, voir p. 53). Autant de tableaux qui font l’éloge de la couleur, laquelle lui sert à exprimer les sensations que lui procure le monde extérieur. Un monde, une nature qu’il s’emploie à sublimer et exalter, comme il n’aura de cesse de le faire jusqu’à son dernier souffle.
Passé la Première Guerre mondiale, Louis Valtat poursuit son œuvre sur ce mode fauve qu’il a été l’un des tout premiers à initier sans le savoir à la façon d’un Monsieur Jourdain peintre. En 1924, il acquiert une propriété à Choisel dans la vallée de Chevreuse, où il demeure le plus souvent, bien heureux de pouvoir enfin disposer d’un vrai et grand jardin. Avec la campagne environnante, celui-ci devient l’un de ses sujets de prédilection et sa peinture offre à voir toujours la même belle matière et le même éclat coloré. 
Atteint d’un glaucome après l’exode de 1940, il retourne à Paris et ne quitte plus guère son atelier, contraint et forcé de s’arrêter de peindre en 1948. Exemplaire pour ce qu’elle annonce le fauvisme, son œuvre reste celle d’une puissante intuition.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Valtat, indépendant et précurseur », jusqu’au 7 mai 2011. Musée Paul Valéry de Sète. Du mardi au dimanche. De 10 h à 18 h jusqu’au 31 mars, puis de 9 h 30 à 19 h à partir du 1er avril. Fermé le 1er mai. Tarifs : 3 et 7 euros. www.museepaulvalery-sete.fr

Un autre Valtat à Lodève. Pour les passionnés de l’artiste, le musée de Lodève s’apprête aussi à lui consacrer une exposition. Centré sur ses œuvres des années 1892-1914, le parcours aborde les sujets de prédilection de Valtat (la mer, la campagne, l’intime…) et illustre l’influence de la Méditerranée sur son travail. On y découvre également l’intérêt de l’artiste pour les arts décoratifs : la gravure, la sculpture et la céramique. « Valtat, à l’aube du fauvisme », du 2 juin au 16 octobre. www.lodevoisetlarzac.fr 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°633 du 1 mars 2011, avec le titre suivant : Louis Valtat - Un fauve en liberté

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