Art moderne

XXE SIÈCLE

Les vacances de Monsieur Picasso

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 14 juillet 2020 - 639 mots

LYON

La plage et les bains de mer constituent dès la fin du XIXe siècle un thème à part entière pour les artistes. Lyon a réuni, entre autres chefs-d’œuvre, les trois Baigneuses de Picasso de 1937.

Pablo Picasso, Joueurs de ballon sur la plage, Dinard, 15 août 1928, 24 x 34,9 cm, Paris, Musée national Picasso. © Succession Picasso 2020. © Photo RMN-Grand Palais (Musée national Picasso - Paris) / René-Gabriel Ojéda
Pablo Picasso, Joueurs de ballon sur la plage, Dinard, 15 août 1928, 24 x 34,9 cm, Paris, Musée national Picasso.
Photo René-Gabriel Ojéda
© Succession Picasso 2020. © Photo RMN-Grand Palais (Musée national Picasso - Paris)

Lyon. Le Musée des beaux-arts de Lyon évite dans son exposition sur Picasso ces confrontations duelles à la mode, intitulées « Picasso et… », souvent tirées par les cheveux, entre le maître espagnol et un autre illustre créateur. C’est plutôt autour d’un thème, celui des baigneuses, que la manifestation explore cette œuvre aux dimensions « océaniques ». Les commissaires, Sylvie Ramond, directrice du musée, et Émilie Bouvard, ancienne conservatrice du Musée national Picasso, avancent deux raisons à ce choix. La première est d’avoir pu réunir les trois « Baigneuses » de 1937, dispersées entre Venise, Paris et Lyon. Et, pour la seconde : « Picasso s’inscrit dans le sillage d’une modernité qui réinvente la figure de la Baigneuse. Dans l’art ancien, la Baigneuse – Diane aux bois, Suzanne surprise par les vieillards ou nymphe sylvestre – évolue dans la forêt et illustre un récit mythologique ou biblique. »

Si le premier argument se justifie pleinement, comme en témoigne la magnifique salle où ces trois toiles éblouissantes semblent dialoguer, le rôle de Picasso dans l’invention de nouvelles Baigneuses est moins évident. Certes, cette figure revient systématiquement dans sa production plastique. Pour autant, peut-on lui accorder une place à part dans son immense répertoire des variations sur le nu féminin ? Le véritable changement ne résiderait-il pas plutôt dans la manière dont la société, à partir du XIXe siècle, perçoit la plage et les bains de mer ? En réalité, la vision qui permet graduellement de camper les baigneuses, sans recourir pour cela à un prétexte narratif, est déjà manifeste dans les œuvres de Manet ou de Cézanne, ici présentées. D’ailleurs, cette problématique est abordée dans la section « Rivages antiques, rivages modernes ».

L’exposition respecte globalement la chronologie. Ainsi, les premières baigneuses dans le bois, datant de la période cubiste, se transforment en un puzzle de formes géométriques où les nus alternent avec les troncs d’arbres. Ailleurs, durant l’été 1927 passé à Cannes et jusqu’en 1929, ce sont les « Métamorphoses » ou « tableaux magiques », une appellation vague forgée par le critique Christian Zervos. Face à ces inventions formelles – des parties de corps disproportionnées et assemblées de manière arbitraire ou des représentations zoomorphiques –, il est difficile, malgré les reniements de Picasso, de ne pas songer aux surréalistes. On découvre aussi dans cette salle quelques-uns des contrepoints qui émaillent le parcours : une rare et très étonnante œuvre de jeunesse de Francis Bacon ou des toiles de Farah Atassi, un peu anecdotiques ici.

Idoles modernes

Ailleurs, ce sont des travaux en trois dimensions : l’imposante Baigneuse allongée (1931) est comme une réponse en différé au Nu couché (1907) de Matisse. Picasso peint en sculpteur car l’importance des volumes ne s’arrête pas aux dessins préparatoires ; avec Figures au bord de la mer (1931), les masses corporelles s’imbriquent les unes dans les autres. C’est alors en toute logique que sont baptisés « Baigneuses en pierre » les trois chefs-d’œuvre de 1937 : La Baignade, Grande Baigneuse au livre et Femme assise sur la plage– cette dernière ayant été léguée à Lyon par Jacqueline Delubac.

Monumentales, hiératiques, ces figures puissantes, baignées d’air et de lumière, se détachent du fond et semblent secréter leur espace propre. Ces idoles modernes ont pour seule religion la jouissance, hors de toute contrainte.

Quelques sculptures d’autres noms complètent le parcours : celle d’un compatriote de Picasso, Julio Gonzáles, ou celles, et c’est une belle surprise, de l’Américain David Smith. L’exposition s’achève sur un ensemble de Baigneurs, un groupe de figures debout, des totems au bord de la mer en quelque sorte. Les nombreuses photographies et cartes postales issues des archives laisseraient penser que la plage n’était pour Picasso qu’un autre atelier, mais à ciel ouvert.

Picasso, Baigneuses et Baigneurs,
du 15 juillet au 3 janvier 2021, Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, 69001 Lyon.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°549 du 3 juillet 2020, avec le titre suivant : Les vacances de Monsieur Picasso

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