Les Trois Cartes

Le cubisme de Juan Gris

L'ŒIL

Le 1 avril 2006

Au sein de la collection Hermann Rupf, actuellement exposée au musée de Grenoble, « Les Trois Cartes » imposent Juan Gris comme un cubiste singulier, dès 1913.

L’année 1913 est importante pour Juan Gris (1887-1927) : l’artiste signe un contrat d’exclusivité avec le marchand de tableaux et critique d’art Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), rencontré en 1908 lors d’une visite à l’atelier de Picasso, au Bateau-Lavoir.
Sa carrière de peintre débute donc véritablement à cette date, après quelques années consacrées au dessin humoristique dans des revues comme L’Assiette au beurre, Le Charivari et Le Cri de Paris.
Les Trois Cartes, huile sur toile, est le premier tableau de Juan Gris acheté chez Kahnweiler par Hermann Rupf (1880-1962), négociant bernois et collectionneur d’art dont les acquisitions – des pièces de Braque, Klee, Kandinsky, Léger, Derain, Friesz – font aujourd’hui l’objet d’une exposition au musée de Grenoble.

Une peinture méthodique
Œuvre charnière, Les Trois Cartes offrent une illustration des éléments caractéristiques de la première période du cubisme, appelée analytique, tout en s’orientant vers un cubisme synthétique que Picasso et Braque ont développé deux ans plus tôt, en 1911. Elles annoncent aussi ce qui fera la singularité de Juan Gris au sein du groupe. L’artiste s’empare de l’objet et des éléments qu’il en perçoit pour construire son tableau.
Plus tard, vers 1916-1918, Gris va styliser davantage, partir de la construction pour arriver à l’objet, et proposer une interprétation plus intellectuelle des principes mis en œuvre par Braque et Picasso. Puis, progressivement, il imposera un art réfléchi, méthodique, moins impulsif que celui de Picasso, reposant sur des lois de construction complexes et mathématiques.

Couleurs et contrastes
En 1913, le jeune artiste ne peint vraiment que depuis trois ans et sa pratique peut encore être considérée comme celle d’un « suiveur ». Néanmoins, il se démarque temporairement de ses maîtres par un usage particulier de la couleur, dont se préoccupent peu ses camarades.
Tandis que Braque et Picasso multiplient les œuvres en camaïeu de gris et de brun, Juan Gris use de teintes vives et contrastées, qui participent à la structure même de la composition.
Les Trois Cartes de Juan Gris appartiennent à sa période la plus colorée, entre une série d’œuvres privilégiant le noir, le gris, le blanc (1911-1912) et une nouvelle phase plus sombre, à partir de 1916. Cette huile sur toile s’inscrit dans la veine du Fumeur ou du Torero, deux toiles peintes la même année, à la couleur franche, puissante et aux compositions rigoureuses.

La guitare
Un motif récurrent du cubisme
Les instruments de musique sont omniprésents dans l’iconographie cubiste, au même titre que les bouteilles, les carafes, les journaux, les paquets de tabac, etc. Parmi les instruments, violons et guitares sont des accessoires privilégiés.
Georges Braque, le premier, illustre ce thème entre 1909 et 1910, tandis que dès 1913 et jusqu’en 1927, la guitare s’impose comme un motif récurrent dans l’œuvre de Juan Gris. À l’époque des Trois Cartes, les guitares sont représentées le plus souvent à la verticale, posées sur une table ou adossées à un mur. Quelques éléments (les cordes, les chevilles en ébène, la rosace, les courbes de la caisse) suffisent à matérialiser l’instrument.
Le corps de la guitare est ici le seul élément qui a un volume. Mais l’effet de modelé, accentué par les ombres et les contrastes forts, est contrarié par les lignes qui structurent le tableau et affirment la bidimensionnalité de l’œuvre.

Les trois cartes
Une référence à la réalité
Les trois cartes sont une citation, un clin d’œil de certaines toiles de Cézanne, mais aussi de Bouteille de Bass, guitare, as de trèfle de Picasso. Néanmoins, si Juan Gris insère dans ses tableaux quelques références directes au réel – un mot, un journal, des cartes à jouer –, la copie du monde extérieur en tant que tel ne l’intéresse pas. Il préfère se laisser guider par les lois de la composition, « la mathématique du peintre » comme il se plaisait à dire, tout en gardant un pied dans le réel. « Ce n’est que de cette architecture que peut naître le sujet », affirmait l’artiste né en 1887 à Madrid.
Formes simples et réalistes, les cartes matérialisent la table et contrastent avec la complexité quasi abstraite de l’œuvre.

L’espace
En quête de l’équilibre parfait
La composition repose sur un savant jeu de lignes, de contrastes, de valeurs, qui déstructurent l’objet et le morcellent. Rectangles, triangles et cercles se superposent, construisant un champ aux frontières de l’abstraction.
À travers la décomposition de la forme apparaît un triptyque : le rectangle aux trois cartes assoit la composition qui joue sur l’opposition et la symétrie de deux espaces déterminés, à droite et à gauche, par la grande verticale oblique, tandis qu’une diagonale conduit le regard au-delà du tableau. Il y a comme trois entités ici : le monde matériel et symbolique des cartes, l’objet guitare et son écho musical.
Gris parvient à un équilibre parfait entre la représentation d’éléments se référant au réel et les principes de construction cubistes. Le tour de force étant de réussir à créer une unité dans le tableau, tout en fragmentant l’objet principal, ici la guitare, montré sous différents angles et points de vue. L’usage particulier de la couleur, s’appuyant sur une alternance de bleu et de vert pour l’instrument de musique, participe à la dynamique de l'ensemble.

Le papier peint
Esquisse d’un troisième plan
Juan Gris affirme vouloir bâtir dans ses tableaux « une architecture plate et colorée ». Le motif décoratif, qui n’est pas sans rappeler Matisse, formé par le triangle en haut à gauche évoque un fragment de papier peint. Ce décor devient un élément de construction, un objet, au même titre que la guitare ou les cartes.
Les lignes qui enserrent les arabesques sont les seuls éléments verticaux de cet espace où tout n’est qu’obliques, imbrications et mouvement. Alors que les trois cartes font office de premier plan, le
papier peint en insinue un troisième, qui projette le sujet principal vers le spectateur en suggérant une profondeur, même si toute préoccupation de perspective est bannie. Et par ses courbes qui rappellent les formes galbées de la guitare, tout en évoquant la volute d’un violon, ce bout de papier peint crée comme un écho, un effet musical.

Autour de l’exposition

Informations pratiques La collection Rupf est visible du 25 mars au 5 juin 2006, tous les jours sauf le mardi, de 10 h à 18 h 30. Tarifs : 5 €, 3 € et 2 €. Au musée de Grenoble : 5, place de Lavalette 38000 Grenoble, tél. 04 76 63 44 44. www.museedegrenoble.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°579 du 1 avril 2006, avec le titre suivant : Les Trois Cartes

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