Vendredi 23 février 2018

Les trois âges de Titien

Londres célèbre le génie du maître vénitien

Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2007

Treize ans après la vaste rétrospective qui réunit quatre-vingts œuvres de Titien au Palazzo Ducale à Venise puis à la National Gallery de Washington, une exposition remet à l’honneur l’œuvre et la carrière du maître vénitien (actif de 1506 à sa mort en 1576). Plus modeste, celle-ci est présentée successivement à la National Gallery de Londres (jusqu’au 18 mai) et au Musée du Prado à Madrid (du 9 juin au 7 septembre), qui conservent de nombreux chefs-d’œuvre du peintre. Certaines périodes de son importante production – les années 1530 et 1550 – auraient toutefois mérité d’être plus largement évoquées.

LONDRES - Grâce au goût éclairé de ses princes (le roi Charles Ier et son frère aîné Henri, ou encore le duc d’Hamilton et le comte d’Arundel), ainsi qu’aux vicissitudes de l’histoire – en l’occurrence la dispersion de la collection des ducs d’Orléans à Londres en 1798 –, la Grande-Bretagne possède un ensemble exceptionnel de tableaux de Titien. Or, “en dépit du traditionnel amour britannique pour Titien, ce pays ne lui avait jamais consacré d’exposition monographique”, constatent dans le catalogue Charles Saumarez Smith, directeur de la National Gallery de Londres, et Miguel Zugaza, directeur du Musée du Prado à Madrid. Fruit de la collaboration de ces deux institutions, la rétrospective “Titien” illuminera tour à tour leurs cimaises, avec des variantes notables toutefois. L’exposition madrilène sera plus riche en œuvres, “puisque le Prado possède plus de Titien que n’importe quel autre musée au monde”, explique David Jaffe, conservateur en chef de la National Gallery et commissaire de l’exposition. Mais elle ne présentera ni Bacchus et Ariane (1520-1523), fragile chef-d’œuvre du musée londonien, ni les Trois âges de l’homme (1512-1513), prêt exceptionnel de la National Gallery of Scotland.
À Londres, ce sont actuellement quarante-trois sujets mythologiques ou religieux, paysages et portraits, en provenance de la National Gallery de Londres (pour onze d’entre eux), du Prado, mais aussi du Louvre, des Offices à Florence, du Musée de Capodimonte à Naples ou du Kunsthistorisches Museum de Vienne, qui sont offerts à l’admiration des visiteurs. Ce très beau panel met en lumière, de manière relativement exhaustive, les principales étapes de la carrière de l’artiste, des premières œuvres influencées par Giorgione et Giovanni Bellini aux peintures tardives, d’une liberté de facture étonnante. Particulièrement bien représentés dans les collections anglaises, les tableaux de jeunesse dominent le parcours. Exécuté alors qu’il a entre quinze et vingt ans, Jacopo Pesaro présenté à saint Pierre par le pape Alexandre VI (1506-1511) témoigne, par son rendu de la lumière, de la couleur ainsi que par l’expression empreinte de douceur des personnages, de la dette envers Giovanni Bellini, dans l’atelier duquel Titien fit son apprentissage. Mais c’est Giorgione, “dont il se mit à imiter le style avec tant de succès que, peu de temps après, on eût pu confondre leurs œuvres” (Vasari), qui le marqua le plus durablement, comme le montrent ses paysages brossés, avec une science accomplie du sfumato, à l’arrière-plan de ses tableaux (La Bohémienne, vers 1511 ; Noli me tangere, vers 1514), ou ses figures féminines opulentes et sensuelles (Flore, 1515-1520).

Une gloire internationale
La mort prématurée de Giorgione, en 1510, puis celle de Bellini, en 1516, propulsent le jeune Titien sur le devant de la scène artistique vénitienne. Nommé peintre officiel de la Sérénissime en 1516, sa réputation dépasse rapidement le territoire de la lagune. En 1518, Alphonse d’Este, duc de Ferrare, lui commande trois peintures mythologiques pour son camerino d’alabastro (cabinet d’albâtre), à la fois salle de réception privée et cabinet de travail. Exécuté par Titien, Giovanni Bellini et Dosso Dossi, son décor dionysiaque est pour la première fois restitué dans l’exposition. Une occasion unique de voir réunis, et accrochés selon leur disposition originelle, Bacchus et Ariane, Les Andriens (1523-1524) et L’Offrande à Vénus (1518-1520) de Titien. Complexes et mouvementées, ces œuvres – en particulier la première, d’un dynamisme impétueux – contrastent avec le statique Festin des dieux réalisé par Giovanni Bellini. Les chefs-d’œuvre des années 1530, à l’image de la sublime Vierge au lapin du Louvre, le montrent plus serein. Certains de ses plus célèbres portraits, tels ceux de Charles Quint et de François Ier, datent de cette période, mais ils ne figurent pas dans le parcours, qui se révèle pauvre en œuvres des années 1530 et 1550. La décennie 1540 est en revanche évoquée par des œuvres exceptionnelles, au premier rang desquelles les portraits. Celui du pape Paul III (Naples, Musée de Capodimonte), peint à Rome en 1543, est un chef-d’œuvre d’équilibre entre réalisme et idéalisation des traits. Le souverain pontife est représenté voûté par l’âge, mais son regard pénétrant et ses longs doigts nerveux montrent que sa détermination et son énergie n’ont pas faibli. Après 1550, Titien, au faîte de sa gloire, semble encore accélérer son rythme créateur. Il réalise notamment de nombreux tableaux pour Philippe II d’Espagne (son principal protecteur et commanditaire à la fin de sa vie) : les fameuses “poésies” érotico-mythologiques – dont l’exposition présente Tarquin et Lucrèce et Le Châtiment d’Actéon –, ainsi que des thèmes sacrés telle la Mise au Tombeau du Prado. Dans ces dernières œuvres, aux sujets violents ou tragiques, triomphe une extraordinaire liberté de facture : large et vigoureuse, la touche multiplie les empâtements et les jeux de matières, dissolvant la forme dans de vibrants clairs-obscurs. Bien que perplexe, Vasari s’inclinera devant de telles compositions. “Ses derniers ouvrages sont traités à grands coups de pinceau, de sorte que, de près, on ne voit rien et que, de loin, ils paraissent parfaits... cette méthode est aussi judicieuse que surprenante [...]”, écrira-t-il dans ses Vies. Un bel hommage de la part d’un artiste qui ne jurait que par le buon disegno (le dessin juste), supérieur selon lui au colorito (l’application des couleurs).

Titien

Jusqu’au 18 mai, National Gallery, Trafalgar Square, Londres, tél. 44 20 7747 5898, du dimanche au mardi 10h-18h, vendredi et samedi jusqu’à 21h. Possibilité de forfaits couplés avec Eurostar, tél. 0892 35 35 39. Une variante de l’exposition sera présentée au Musée du Prado à Madrid du 9 juin au 1er septembre.

L’Écosse s’offre un Titien

La National Gallery of Scotland est sur le point d’acquérir un tableau du Titien appartenant au duc de Sutherland, d’une valeur de 20 millions de livres sterling (30 millions d’euros). Le délicieux Vénus émergeant des eaux (vers 1520) est en dépôt au musée depuis 1945. La mort du sixième duc de Sutherland en 2000 a incité la famille à s’acquitter des droits de succession en proposant le tableau à l’institution britannique à un prix réduit. La National Gallery of Scotland espère rassembler les 12 millions de livres (17,6 millions d’euros) avec l’aide du Heritage Lottery Fund, qui apporte 7 millions de livres (10,5 millions d’euros), du Scottish Executive (l’exécutif écossais), du Fonds national de collections d’art et de ses propres ressources. Les vingt-neuf autres tableaux de la collection Sutherland resteront en dépôt au musée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°166 du 7 mars 2003, avec le titre suivant : Les trois âges de Titien

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