Les transes des Batéké

Par Laure Meyer · L'ŒIL

Le 22 août 2008

Nul n‘ignore les discussions qui opposent, à propos des cultures primitives, les ethnologues et les tenants d‘une vision purement esthétique. Nombreux sont aussi ceux qui estiment que ces deux points de vue peuvent utilement se compléter et s‘enrichir. C‘est le cas d‘Étienne Féau et Marie-Claude Dupré, les commissaires de l‘exposition sur les Batéké, qui précisent : « Les relations établies ici entre l‘histoire et l‘histoire de l‘art entendent donner à la recherche une impulsion nouvelle. Les objets deviennent autant de témoins inclus dans une histoire dont ils sont des acteurs à part entière ». L‘histoire nous apprend que les Batéké ou Téké disent occuper depuis toujours le territoire d‘Afrique centrale où ils se trouvent actuellement, dans le Bas-Congo, au nord et au sud du fleuve.
Mais il y a eu des périodes de développement et de rétraction, de sorte que les caractères de l‘art téké ne sont pas toujours évidents. C‘est dans la statuaire que l‘on a d‘abord reconnu, au tournant du siècle, un style téké. Il s‘agit de statuettes aux formes stylisées, personnages masculins ou asexués, au ventre creusé d‘une cavité remplie de substances supposées magiques. Enveloppés de tissu, ces « médicaments » peuvent prendre beaucoup d‘importance, transformant tout l‘abdomen en une boule informe. Le visage, très caractéristique, austère, est scarifié sur les joues de longues stries parallèles, verticales, tandis que les yeux sont tantôt grands ouverts et blancs pour percer les apparences, tantôt fermés sur un monde intérieur. Les torques de laiton dits « colliers de Makoko » ont aussi été connus très tôt. Il s‘agit d‘insignes politiques au même titre que les chasse-mouches ou les bracelets en cuivre et plomb. Plats et rigides, ils portent des incisions symboliques : sur leurs bords, le nombre de créneaux correspondrait à celui des vassaux soumis au porteur du torque. Ces colliers prouvent la compétence des Téké en matière de métallurgie. Celle-ci est l‘apanage des maîtres forgerons dont le statut est ambigu : sacrificateurs, toujours proches des guérisseurs, ils sont aussi très liés aux sphères du pouvoir. Chez les Téké-Tsayé, par le moyen du masque kidoumou, rond, symétrique et porté par un danseur qui fait la roue, l‘environnement est transfiguré. Tout devient irréel. L‘invisible, c‘est aussi le monde des esprits prêts à tourmenter les vivants. Dans ce cas, une fois que l‘esprit hostile qui perturbait une femme « possédée » a été identifié par le féticheur, cette femme est recluse plusieurs mois dans une maison où elle reçoit les visites de l‘esprit nkita et entre en transes. Elle est assise sur un lit dont les montants peints, publiés ici pour la première fois, ajoutent leur puissance métaphorique à l‘ensemble du rituel qui peut donner lieu à une danse. Un témoin décrit une danseuse nkita tournoyant devant un feu, jusqu‘à l‘extase, ultime moyen de pénétrer l‘invisible.

Musée des Arts d‘Afrique et d‘Océanie, jusqu‘au 4 janvier, cat. RMN, 320 p., 300 ill., env. 350 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°500 du 1 octobre 1998, avec le titre suivant : Les transes des Batéké

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