Les subtiles nuances du réalisme français

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 6 août 2007

Un amour profond de la nature, de la vérité et de la vie n’a jamais cessé d’animer l’esprit français dont la quête demeure marquée par l’idéal d’un art fondamentalement humain.

En histoire de l’art, le goût de la catégorisation et la commodité du classement ont conduit les historiens à vouloir l’organiser en mouvements et groupes cherchant à montrer l’existence de tendances dominantes caractéristiques de telle ou telle époque.
Cette façon, par trop autoritaire, n’a pas toujours rendu service à l’appréhension de cette histoire tant il est vrai qu’aucune époque n’est jamais résolument dévolue à l’ordre d’une seule et unique tendance.
On a ainsi longtemps fait du XVIIe siècle celui du classicisme et de la recherche exclusive d’un idéal à l’exemple du modèle antique.

Réalisme à la française
Or, comme le notait Paul Jamot, l’un des deux commissaires de l’exposition « Les peintres de la réalité » en 1934, « un courant de réalité circule à travers toute l’histoire de la peinture française, même aux époques où semble triompher un autre idéal ». Certes ce courant va et vient, sujet à toutes sortes de disparitions et d’oublis. Mais note l’auteur, « il est toujours là, et on le voit bientôt sortir plus puissant des ténèbres inférieures pour étaler ses nappes liquides à la lumière du ciel. C’est lui qui empêche les imaginatifs et les poètes de se perdre dans l’abstraction ou dans les nuées. »
Le réalisme contre l’imaginaire ? Rien n’est moins sûr et l’histoire de l’abstraction est là pour nous inviter à prendre la mesure au contraire que l’un et l’autre sont irrésistiblement liés. Qu’ils ne peuvent se passer l’un de l’autre parce que sans cesse dans un principe d’osmose. De même qu’il ne faut pas vouloir rapporter tout le XVIIe siècle à la quête d’une seule idéalisation de la forme, de même il ne faut pas vouloir faire du réalisme un mouvement dominateur. Tout est plus équilibré et mêlé à la fois.
Entre réel et réalité, le réalisme en art trouve toute sa place, à ce point même qu’au fil du temps il prend des formes et des couleurs qui diffèrent. Le réalisme n’est en rien univoque. S’il répand, comme le note encore Paul Jamot, « une poésie subtile dans l’art simple et franc des Le Nain, des Chardin, des Corot, des Courbet, des Manet, [au xviie ce courant] n’a rien à voir avec le réalisme des Flamands et des Hollandais, plein de verve, débordant de sensualité et emporté par une sorte de lyrisme bachique ».
En France, il reste de fait un art aussi constant dans son intellectualité que dans sa passion du vrai. Dans une manière somme toute objective, simple et directe.
L’analyse des œuvres d’un artiste comme Georges de La Tour permet d’en prendre la mesure. S’il s’est tout d’abord attaché à une forme caravagesque de « réalisme sarcastique », lequel  multipliait les scènes de mauvais lieux éclairés comme des souterrains, La Tour s’en est vite détaché pour élaborer son propre style. Partant d’une enquête foncièrement réaliste, il s’est appliqué à organiser cette réalité à l’intérieur d’une construction formelle très calculée, lui permettant de se concentrer sur l’essentiel, comme en témoigne par exemple Job raillé par sa femme (vers 1650).

Des frères Le Nain à Poussin
L’art des Le Nain est d’une tout autre trempe. Les trois frères sont « les peintres des regards », comme l’a écrit Jacques Thuillier. Tout s’y rapporte et semble avoir été construit dans le seul but de mettre en œuvre une scénographie fondée non sur la dynamique mais sur la statique des figures.
Quels qu’ils soient, placides, soucieux, distants, fiers et clairs, rieurs et provocants, les regards des Le Nain sont la voie par laquelle la vie s’exprime. La vraie vie. Celle de la misère, de la tendresse, de la surprise, de l’inquiétude, etc. Leurs figures de paysans — comme celles de Paysans dans la campagne — sont les héros de scènes sans action parce que tout l’essentiel de chaque tableau est subordonné à l’intuition psychologique. « La vie profonde d’un être ne se saisit que dans le silence, ou du moins dans le dialogue », note encore Thuillier. Et c’est de cette sorte de silence dont se nourrit le réalisme.
Si le genre de la nature morte s’avère le lieu privilégié du silence, comme l’illustrent la Corbeille de verres de Sébastien Stoskopff, la Nature morte à l’échiquier de Baugin, ou bien encore, versant xxe, la Nature morte au crâne de Roger Rohner, celui du portrait l’est aussi à sa manière. Il en est du moins ainsi de Catherine de Montholon par Richard Tassel, du Médecin Raymond Finot par Jean Jouvenet, tout comme en art moderne de Roger et son fils par Balthus. La dimension réaliste, volontiers teintée de mystère, de l’œuvre de ce dernier relève d’ailleurs en totalité d’une sorte de scénographie du silence.   
Et que dire de l’Autoportrait de Poussin ? Il n’y a pas plus vrai que nature. La façon dont le peintre s’offre à voir, en toute proximité, dans un saisissant raccourci d’espace, buste et regard tournés vers le spectateur, instruit un rapport d’humanité qui en dit long sur la nature même du réalisme. Sur la part paradoxale d’intemporalité qu’il suggère. Au xviie siècle, il fallut à tous ces artistes une bien grande vertu, un amour et un respect de l’homme et des objets formés à son image, pour résister à l’emprise de la vague de sfumato qui déferlait sur l’Europe entière.

Repères

1852 Construction du bâtiment destiné à abriter les orangers des jardins des Tuileries. 1921 L’Orangerie est attribuée à l’administration des Beaux-Arts. 1927 Ouverture du musée. Les Nymphéas de Monet occupent la moitié de l’espace. 1959 Acquisition de la collection Walter-Guillaume. 1977 La collection intègre l’Orangerie. 2006 Après 6 ans de travaux, le musée rouvre ses portes.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « 1934 : les peintres de la réalité » du 21 novembre au 5 mars 2007. Musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris Ier. Métro Concorde. Ouvert tous les jours de 12 h 30 à 19 h, le vendredi jusqu’à 21 h. Tarifs : 7,7 et 5,7 €. Gratuit le premier dimanche de chaque mois. Tél. 01 44 77 80 07, www.musee-orangerie.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°587 du 1 janvier 2007, avec le titre suivant : Les subtiles nuances du réalisme français

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