Figuration critique

Les Malassis, entre toxicité et ambiguïté

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 30 décembre 2014 - 723 mots

À Dole, les monumentales et virulentes toiles collectives des six peintres retracent le parcours de cette coopérative artistique dont la courte histoire témoigne d’une époque chahutée.

DOLE - Ils ont fière allure dans cette vidéo tirée des archives de l’INA. Les compères formant les Malassis – du nom du quartier de Bagnolet où ils eurent leur atelier – quittent le Grand Palais avec leurs toiles sous le bras lors du vernissage de l’exposition « 60-72 : douze ans d’art contemporain en France », qualifiée par ses détracteurs d’« expo Pompidou », puisque voulue par un président de la République soucieux de montrer au monde la qualité de l’art français face à la domination américaine d’alors. La raison de leur colère et de leur retrait ? Une charge des CRS face aux militants du Front des artistes plasticiens (FAP) qui manifestaient devant les grilles leur opposition à cette manifestation, dénonçant un élitisme culturel et un art étatique. Mais qu’étaient-ils donc venus faire au cœur de cette manifestation voulue par le pouvoir ? Eux qui politiquement frayaient à la croisée du PSU, du Parti communiste et des anarchistes, et qui pendant leurs années de travail en commun, de 1970 à 1978, n’ont eu de cesse de le dénoncer avec une férocité qui rétrospectivement apparaît jubilatoire même si très violente...

C’est là l’une des zones d’ambiguïté de cette posture radicale et utopique adoptée par six peintres – Henri Cueco, Lucien Fleury, Jean-Claude Latil, Michel Parré, Gérard Tisserand et Christian Zeimert (qui n’y restera qu’un an) – qui tentent de remettre à plat tout le système en fondant une coopérative artistique avec mise en commun des outils de production. Les toiles jouent collectif et ne sont plus signées tandis que chacun tente de mettre sa propre patte en sourdine, sapant au passage le mythe du génie romantique. Les œuvres ne doivent pas être vendues, mais la coopérative propose de les louer aux institutions qui en feraient la demande, sachant très bien qu’à terme la posture serait probablement intenable – c’est au début des années 1980 que leur production fut mise en dépôt au Musée des beaux-arts de Dole, qui a la bonne idée d’exhumer aujourd’hui cette histoire un peu oubliée.

Une peinture politique et contestataire
L’entreprise est radicale en ce que, en pleine période d’essor de la Figuration narrative, elle use d’un mode très dessiné, plat et coloré, pour explorer avec mordant, si ce n’est une certaine violence, les mutations et dérives de la société moderne. Dans le remarquable catalogue qui sert l’exposition et dont la diversité des textes permet de faire convenablement le point sur le sujet, Bertrand Tillier évoque fort à propos une « Figuration critique » plutôt que narrative et une « forme de terrorisme par la peinture ». Avec pour corollaire un refus de la belle peinture qui leur fait adopter un langage qualifié par eux-mêmes de « toxique ».

Leur présence au Grand Palais tient donc d’une volonté de miner le terrain de l’intérieur avec leur Grand méchoui (1972), composition colossale de 45 panneaux et 65 mètres de long, et véritable outil d’agitation sur lequel se déroule une histoire récente de la France, peu reluisante. Les Français y apparaissent tels des moutons sacrifiés sur l’autel du pouvoir gaulliste, le monde ouvrier oppressé, les emblèmes de la société de consommation attaqués par des rats tandis que la police est figurée par des porcs.

S’ils ont finalement peu produit – l’exposition donne à voir sept installations picturales –, ce sont toujours des compositions monumentales. L’appartemensonge (1971) reproduit avec quarante toiles posées au sol le plan type d’un F3 idéal dont le « décor » est oppressant et où la femme dans sa minijupe apparaît pourtant enfermée. Plus virulent encore est cet ensemble qui leur est commandé pour orner des parois extérieures d’un centre mi-commercial mi-culturel à Grenoble-Echirolle, où dans leurs Onze variations sur le Radeau de la Méduse (1974-75) apparaît l’image sauvage de naufragés embarqués sur une côte de bœuf dérivant sur une mer de frites !

En 1977 chacun se portraiture ironiquement en gardien de musée dans des toiles individuelles. Leur titre, Cinq peintres romantiques à l’époque des Malassis ou les affaires reprennent, signifie clairement la fin d’une utopie, même si la coopérative ne fut jamais dissoute. Peut-être au cas où... ?

Malassis

Commissariat : Amélie Lavin, Bertrand Tillier, Vincent Chambarlhac
Nombre d’œuvres : 7

Les Malassis. Une coopérative de peintres toxiques, jusqu’au 8 février 2015, Musée des beaux-arts de Dole, 85, rue des Arènes, 39100 Dole, tél. 03 84 79 25 85, www.doledujura.com, tls sauf lundi 10h-12h/14h-18h dimanche 14h-18h, entrée gratuite, catalogue éd. L’Échappée, 192 p., 32 €.

Légende Photo :
Les Malassis, Le Grand Méchoui ou douze ans d'histoire en France (détail), 1972. © Photo : Musée des Beaux-Arts de Dole/Henri Bertand.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°426 du 2 janvier 2015, avec le titre suivant : Les Malassis, entre toxicité et ambiguïté

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