Mercredi 21 novembre 2018

Les larmes de saint Jean

Fouquet révélé par la Bibliothèque nationale de France

Le Journal des Arts

Le 18 avril 2003 - 985 mots

Peintre majeur du XVe siècle français, Jean Fouquet est mis à l’honneur par la Bibliothèque nationale de France, à Paris. Celle-ci réunit pour la première fois la quasi-totalité de son œuvre connu (dessins, peintures, miniatures, vitraux), excepté le diptyque de Melun et les quarante feuillets des Heures d’Étienne Chevalier, enluminures qui font l’objet d’une exposition parallèle au Musée Condé de Chantilly (lire l’encadré). Cette rétrospective est un événement unique, compte tenu de la fragilité des œuvres. Elle révèle le talent multiforme de Fouquet ainsi que la présence à ses côtés d’un mystérieux collaborateur, le Maître de Boccace.

PARIS - Bien qu’il fût l’un des portraitistes et enlumineurs les plus réputés de son temps, la vie et la carrière de Jean Fouquet restent aujourd’hui encore mal connues. L’artiste naquit probablement vers 1415-1420, période qui vit la défaite des Français à Azincourt, la mort du duc de Berry et de ses artistes les frères Limbourg, ainsi que la prise de Paris par les Anglais. De sa formation initiale, on ne sait rien, mais l’on suppose qu’il entra en contact avec le milieu pictural flamand. Seule certitude, le peintre fit vers 1443-1447 un voyage en Italie, fondamental dans sa maîtrise future de la composition et de la perspective aérienne. Il séjourna sans doute à Florence – où certains pensent qu’il collabora avec Fra Angelico –, à Rome, où le pape Eugène IV lui commanda son portrait (aujourd’hui disparu), et à Ferrare, où il aurait peint le Portrait du bouffon Gonella (Vienne, Kunsthistorisches Museum). De retour en France, aux alentours de 1450, il s’installa à Tours et devint, jusqu’à sa mort vers 1480, l’un des artistes les plus appréciés des hauts dignitaires du royaume et des amateurs fortunés. Prolifique et polyvalent, il se montra virtuose dans tous les genres – portrait, peinture d’histoire ou peinture religieuse –, toutes les techniques – dessin, peinture, miniature, vitrail – et tous les formats, maniant avec dextérité le pinceau dans les compositions monumentales comme dans les petites scènes enluminées. De cette production probablement considérable ont survécu un petit nombre d’œuvres qui, à l’exception du Bouffon Gonella (dont l’attribution à Fouquet reste néanmoins contestée) et des deux volets du diptyque de Melun [La Vierge et l’Enfant entourés d’anges, et Étienne Chevalier présenté par saint Étienne (1)], sont pour la première fois réunies. Elles montrent, le temps d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France, le talent multiforme de cet artiste à la croisée du réalisme flamand et de la rationalité italienne.

La révélation des portraits
La galerie Mazarine offre ses cimaises à un parcours clair et aéré qui facilite la découverte et la contemplation des œuvres. La révélation vient tout d’abord des portraits. Trois proviennent du Musée du Louvre : le portrait du roi Charles VII, celui de Guillaume Jouvenel des Ursins ainsi que l’autoportrait sur émail du peintre, qui est à ce jour le premier autoportrait d’artiste isolé (et non plus intégré à une scène) conservé. Considéré très tôt comme un maître du genre – pour preuve, le portrait qu’il réalise du pape Eugène IV –, Fouquet “imagine, en fonction de chaque commande précise, la formule qui conviendra le mieux à la psychologie du modèle et à sa condition, et imposera au spectateur l’image souhaitée”, explique Dominique Thiébaut, conservateur au Musée du Louvre, dans le remarquable ouvrage qui accompagne l’exposition. Ainsi, pour exalter la réussite sociale de Guillaume Jouvenel des Ursins, grand bourgeois récemment anobli et chancelier de France, l’artiste privilégie le rendu du riche costume et de l’arrière-plan, surchargé d’allusions héraldiques, sans négliger toutefois la psychologie du modèle, dont les traits sont minutieusement décrits. Ce réalisme analytique est plus manifeste encore dans une étude préparatoire au tableau qui est, avec le portrait du légat du pape, le seul dessin autographe assuré de Fouquet.
L’artiste affirme son génie de portraitiste dans bien d’autres domaines, comme l’enluminure (les Grandes Chroniques de France ou le livre d’heures d’Étienne Chevalier) et la peinture religieuse, dont il ne subsiste aujourd’hui que deux témoignages : le diptyque de Melun et la monumentale Pietà de Nouans-les-Fontaines (Indre-et-Loire). Clou du parcours, cette œuvre découverte tardivement est la seule rescapée d’un genre que Fouquet dut pratiquer maintes fois, celui des grands retables d’église à thème religieux. Elle fait montre de qualités déjà constatées chez le peintre – en particulier sa capacité à construire harmonieusement ses compositions – et en révèle de nouvelles, comme sa retenue dans l’évocation d’un épisode dramatique.

Une affaire de famille
Première rétrospective monographique de cette envergure, l’exposition de la BNF vise aussi à redimensionner l’œuvre de Fouquet, auquel on a attribué trop systématiquement nombre de peintures et d’enluminures. Derrière la décoration de certains manuscrits (dont les Antiquités judaïques) se cacherait ainsi la main d’un talentueux collaborateur, dit le “Maître du Boccace de Munich”. Selon François Avril, commissaire de l’exposition, il se distingue de Fouquet par une exécution picturale moins raffinée, des couleurs plus éteintes, un dessin simplifié et un modelé faisant rarement appel au camaïeu d’or, marque de fabrique de son maître. L’historien de l’art propose d’identifier ce mystérieux disciple à l’un des deux fils de Jean Fouquet, Louis ou François, qui étaient tous deux peintres – une hypothèse plausible, tant les dynasties d’artistes étaient fréquentes à l’époque.
L’exposition s’achève sur une série de miniatures évoquant le rayonnement de l’art fouquettien bien au-delà des années 1500, à Tours mais aussi à Bourges, Angers, Poitiers et jusqu’en Bretagne. Sont notamment présentées quelques-unes des miniatures de son plus illustre suiveur, Jean Bourdichon. Mais si l’héritage du peintre tourangeau souffle encore sur ces compositions, on est loin, pour reprendre les termes de François Avril, de la “merveilleuse ductilité” et du “lyrisme épuré des formes fouquettiennes”.

JEAN FOUQUET, PEINTRE ET ENLUMINEUR DU XVe SIÈCLE

Jusqu’au 22 juin, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, galerie Mazarine, 58 rue Richelieu, 75002 Paris, tél. 01 53 79 59 59, ouvert tlj sauf lundi, 10h-19h, le dimanche 12h-19h. Catalogue, coédition Bibliothèque nationale de France/Hazan, 416 p., 65 euros.

Trésors de l’enluminure au Musée Condé

Les amateurs de Jean Fouquet et de l’art de la miniature au XVe siècle pourront découvrir ou redécouvrir à Chantilly les remarquables enluminures des Heures d’Étienne Chevalier, interdites de sortie selon la donation du duc d’Aumale. Somme inépuisable d’inventivité et de fraîcheur, elles illustrent le talent de coloriste de Fouquet, sa virtuosité dans le rendu du modelé et de la profondeur. Véritables tableaux en miniature, ces œuvres s’accompagnent, à l’occasion de l’exposition de la BNF, d’une sélection de manuscrits du milieu du XVe siècle évoquant l’effervescence de l’enluminure à l’époque de Jean Fouquet. Citons en particulier le Rustican, traité d’agriculture de l’Italien Pietro de Crescenzi, dont le manuscrit de Chantilly, décoré dans l’entourage de René d’Anjou, est le plus bel exemplaire connu (jusqu’au 22 juin, château de Chantilly, tél. 03 44 62 62 62, www.chateaudechantilly.com).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : Les larmes de saint Jean

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