Dimanche 16 décembre 2018

Collectionneurs

Les Guggenheim

Une saga tissée d’art et d’argent

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 septembre 2005 - 757 mots

Du self-made man de l’Ancien Continent à la collectionnite teintée de philanthropie, l’odyssée des Guggenheim épouse celle du rêve américain.

Le mythe des Guggenheim débute lorsque Meyer Guggenheim, colporteur de Legnau, quitte la Suisse alémanique en 1848 pour Philadelphie, sur la côte Est américaine. Après avoir importé de la dentelle, il fait fortune dans les mines d’argent du Colorado et dans la fonderie. Comme les Rothschild, il cultivera sa lignée avec sept fils, Daniel, Isaac, Murry, Solomon, Simon, William et Benjamin. Ce dernier préfère s’affranchir de la parentèle. Non seulement il ne profitera pas de la fortune familiale, mais il ne jouira que faiblement de sa liberté. En 1912, il meurt dans le naufrage du Titanic en laissant à sa fille Peggy, âgée de quatorze ans, un héritage de 50 000 dollars, une somme coquette pour l’époque, mais qui, à l’aune de la famille Guggenheim, sonnait bien creux.
Bien qu’entre l’oncle Solomon (ill. 2) et la nièce Peggy (ill. 3) le lien familial soit distant, leur appétence artistique et un certain esprit visionnaire les réuniront dans la mémoire collective. Marié à une Irène Rothschild éprise de maîtres anciens, Solomon fait ses premiers pas dans l’art du xxe siècle grâce à sa maîtresse, la peintre et non moins baronne Hilla von Ehrenwiesen Rebay (ill. 7). De leur complicité naîtra l’un des plus beaux ensembles d’art moderne composés de près de cent cinquante œuvres de
Wassily Kandinsky (ill. 9), mais aussi des pièces importantes de Paul Klee, Piet Mondrian ou Fernand Léger. En 1937, il se résout à créer sa fondation. Deux ans plus tard, Solomon et Hilla inaugurent le musée de la Peinture non-objective sur la 54e Rue, transféré par la suite sur la 5e Avenue. En 1943, Hilla Rebay prend contact avec l’architecte Frank Lloyd Wright pour l’édification d’un bâtiment écrin. Mais Solomon décède en 1949, avant le début des travaux et dix ans avant l’inauguration officielle du musée (ill. 1). Avec son escalier en spirale et sa remise en question de l’espace muséal habituel, l’architecture fait alors grincer des dents.

Peggy, l’autre collectionneuse
Après Solomon, Peggy donne au mythe Guggenheim tout son relief épicé. Malgré son physique peu flatteur, elle fut tout autant croqueuse d’art que d’hommes. Elle affinera d’ailleurs son goût grâce aux amours qui jalonneront sa vie : Marcel Duchamp, Constantin Brancusi, Max Ernst… Au grand dam de sa mère, Peggy migre en Europe avec l’écrivain et sculpteur Laurence Vail qu’elle épousera. Elle ouvre une première galerie à Londres, Guggenheim Jeune, avec une exposition dédiée à Jean Cocteau. La programmation se poursuit avec Yves Tanguy, Henry Moore, Henri Laurens, mais faute de vendre, elle achète à chaque fois une ou deux pièces. Même après avoir fermé sa galerie, elle continue à collectionner à Paris. Comme le rappelle Pierre Cabanne dans son ouvrage sur les Grands collectionneurs, elle se fixe pour mot d’ordre « un artiste et une œuvre par jour ». « Elle voulait démontrer à ses oncles (les protecteurs des arts les plus puissants des États-Unis), qu’avec des moyens limités, elle avait pu constituer une collection exceptionnelle, composée d’œuvres d’une qualité et d’une rareté qu’ils n’avaient jamais caressées malgré leur immense fortune », écrit Paolo Barozzi dans Peggy Guggenheim : la collection. Pierre Cabanne précise d’ailleurs que jusqu’à son départ de France, elle n’avait dépensé que 40 000 dollars pour ses achats d’œuvres d’art ! À l’orée de la Seconde Guerre mondiale, elle repart avec sa collection aux États-Unis. Sur le bateau, elle s’amourache de l’artiste surréaliste Max Ernst qu’elle épousera après avoir quitté Laurence Vail. En 1942, elle ouvre à New York une autre galerie Art of this century pour présenter sa collection mais aussi les jeunes créateurs de l’expressionnisme abstrait. « Son goût, écrivait le critique Clement Greenberg, n’était pas toujours sûr et judicieux, mais elle sentait ce qui était vivant ; elle possédait une sorte de flair pour la vie qui lui faisait reconnaître ce qu’il y avait d’authentique conviction dans un tableau. » En 1943, elle montre les drippings de Jackson Pollock, qu’elle considère comme le plus grand peintre après Picasso. Ironiquement, Pollock, alors sans le sou, travaillait comme gardien à temps partiel au musée de la Peinture non-objective de l’oncle Solomon ! En 1948, elle montre sa collection à Venise au moment de la Biennale, puis s’installe trois ans plus tard au Palazzo Venier dei Leoni sur le Grand Canal (ill. 4, 5, 6). Incarnation de la dolce vita des années 1960, elle sera baptisée la Dogaressa, en souvenir des doges. En 1969, dix avant sa mort, elle lègue sa collection à la fondation Guggenheim de New York. Le retour symbolique de la nièce prodigue au bercail...

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°572 du 1 septembre 2005, avec le titre suivant : Les Guggenheim

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