Vendredi 22 novembre 2019

Internet

Les artistes français snobent Twitter

Inutilité supposée ou réelle, incompréhension ou snobisme, difficile d’expliquer la réticence des artistes français à se plier aux 140 caractères

Par David Robert (Correspondant à Rio de Janeiro) · Le Journal des Arts

Le 30 décembre 2014 - 1406 mots

Contrairement aux acteurs des musées ou du marché, les artistes français sont de faibles contributeurs des réseaux sociaux et de Twitter en particulier. Entre méfiance, mépris ou désintérêt assumé, cette réticence spécifique à la France peut surprendre, à l’heure où des artistes internationaux reconnus tels Ai Weiwei ou Vik Muniz l’ont intégré dans leur démarche artistique.

Sophie Calle, Adel Abdessemed, Claude Closky ? Lequel de ces artistes a-t-il déjà utilisé Twitter pour alimenter sa réflexion sur le langage, le rapport à l’autre, le monde médiatique ? Combien d’artistes contemporains ont-ils fait de Twitter un univers de travail réellement quotidien ? Aucun.

À quoi sert Twitter ? Avant de montrer, puis de tenter d’expliquer la désertion du deuxième ou troisième réseau social mondial   par les artistes français, rappelons certains fondamentaux : si la vocation d’origine est de répondre à la question « dites ce que vous faites en ce moment », l’utilisation a intégré des pratiques variées. Twitter est, pour les personnalités médiatiques, notamment politiques, une tribune : si la forme (140 caractères maximum) pousse à la brièveté, la plupart des messages, les « tweets », relaient des liens vers d’autres sites, permettant d’aborder un contenu plus approfondi. L’information brute et l’opinion sont souvent accompagnées d’une accroche humoristique, meilleur moyen de populariser un compte par la dynamique du « retweet » : lorsqu’un utilisateur trouve un contenu notable – pertinent, scandaleux, drôle – il le fait à son tour partager à sa communauté et des lecteurs secondaires vont ainsi s’abonner au compte. Ensuite, Twitter est une formidable machine de promotion : grâce à l’utilisation de mots-clés, de liens et de photos, chaque artiste peut facilement rassembler et diffuser tous les contenus (presse, blogs) illustrant son actualité. Les médias sont naturellement la corporation la plus utilisatrice.

Une communication adoptée par les galeristes
60 % des galeries présentes à la Fiac alimentent leur compte Twitter régulièrement (le top 20 mondial, quotidiennement). Emmanuel Perrotin compte 5 500 abonnés (on écrit « 5,5 k »), Gagosian 180 k. Dans  les institutions, tout le monde tweete. Le MoMA compte près de 2 millions d’abonnés, le Louvre 220 k, devant le centre Pompidou, 201 k. Les artistes seraient-ils les seuls de leur milieu à ne pas utiliser Twitter ?

Rentrons dans le détail, en nous aidant du classement Artindex France des artistes contemporains. Si l’on considère qu’un utilisateur actif est celui qui a posté au moins un message par mois lors des trois derniers mois, alors ils ne sont aucun dans les vingt premiers, et quatre parmi le top 100.
Pour quelle utilisation ? Pierre Soulages et Loris Gréaud ont une équipe qui relaie les informations et la presse les concernant. Le compte le plus actif du top 100 est celui de Julio Le Parc, dont le compte est géré par son fils. Revue de presse, promotion, presque aucun commentaire personnel « juste pour aller informer nos amis qui n’ont pas le réflexe de notre site », explique-t-il. Didier Faustino complète ce quatuor, proposant un jour une photo de l’atelier, un autre une remarque sur son travail : « une manière de faire partager le quotidien d’un artiste et de son atelier en dehors de la communication calibrée d’une galerie ou d’une institution », explique son équipe. Aucun ne possède plus de 400 abonnés. Les communautés sont restreintes pour des personnalités pourtant médiatiques (la moyenne pour un utilisateur lambda est de 208 abonnés).

Aucun tweet de Ben depuis un an
Cinq artistes ont ensuite un compte parfois actif : le Franco-Vénézuélien Carlos Cruz-Diez n’a rien posté en 2014 à ses 11,7 k abonnés. Robert Combas (700 abonnés) y revient régulièrement, pour parler musique ou donner un avis. Même Ben Vautier (480 abonnés), l’artiste qui a placé la citation brève dans les collections du centre Pompidou, n’a plus tweeté depuis un an. S’il a commenté l’actualité un temps, il n’y a jamais apposé de démarche systématique, poétique ni illustrative comme on pourrait l’attendre d’un artiste contemporain. Orlan a relayé une newsletter, puis est inactive depuis octobre (500 abonnés). Enfin, l’équipe de Xavier Veilhan, a commencé à relayer la presse de l’artiste il y a quelques jours à peine.

On estime à 2,3 millions le nombre d’inscrits français sur Twitter, soit à peine 5 % des internautes. Mais le top 100 de l’Artindex France est évidemment une population qui accumule les corrélations statistiques prédisposant à Twitter : plus connectée, elle est surtout plus éduquée, plus urbaine, et elle comprend une forte dose d’entrepreneurs – trois catégories surreprésentées chez les tweetos. La proportion d’artistes est donc étonnamment faible. Par ailleurs, l’observation de l’âge est une autre surprise : sur un réseau traditionnellement centré sur les jeunes adultes, Loris Gréaud est le seul utilisateur du top 100 ayant moins de 45 ans.

La renommée de l’artiste fédère
Dans le top 100 de l’Artindex Monde on compte une vingtaine de « tweetos » réguliers. Les pratiques sont variées : à une promotion classique chez Gerhard Richter (22,7 k) ou Damien Hirst (17,7 k), Olafur Eliasson (13,4 k) ou Richard Prince (12,4 k) rajoutent un ton plus personnel, une idée poétique… Vik Muniz (15,7 k) fait de son compte un instrument d’indignation politique. Marina Abramovic (17,4 k) est insaisissable. Sans surprise, Jeff Koons distille avec parcimonie, les photos de ses vacances à la montagne. Enfin, Ai Weiwei (300 k) et Takashi Murakami (90 k) abreuvent leurs immenses communautés d’informations en tous genres. Une nuance s’impose : il est probable que dans le bas du classement de l’Artindex monde, la proportion de « tweetos » décroisse : au sommet du classement, pour certains, le caractère médiatique du personnage contribue indéniablement à l’univers artistique. L’originalité réelle réside dans l’utilisation performative de Twitter : Fischli & Weiss (230 abonnés) ont ainsi publié entre une et deux maximes par semaine, sans autre commentaire, pendant un an, à la manière de haïkus. Banksy (1 million d’abonnés !) utilise la toile comme la rue : il y diffuse ses graffitis, plusieurs par semaine, sans autre commentaire.

Sans qu’il soit strictement artistique, le fil Twitter peut aussi être un outil de création : ainsi Christian Marclay accompagne en 2013 son exposition « The Clock », au MoMA, d’un fil Twitter particulièrement utile (sur la visite) et ludique (quizz ayant pour thème les montres). Notons enfin que 44 % des artistes de l’Artindex France sont actifs sur Facebook (ou quelqu’un en leur nom) – 50 % pour les artistes de l’Artindex Monde.

« L’interface est peut-être trop contraignante »
Les artistes français ont donc un problème avec Twitter : par rapport aux artistes étrangers, par rapport à la population française et par rapport à l’autre réseau social majeur. Pourquoi si prompts à s’interroger sur l’univers médiatique exacerbé, sur les structures de langage ou les pratiques visuelles contemporaines, ne se saisissent-ils pas de Twitter ? Laurent Grasso avance : « Facebook est plus dédié à l’image. Je ne délivre pas de message dans mon œuvre, mais cherche au contraire à installer une tension. Twitter serait particulièrement inadapté ». Wilfrid Almendra abonde : « il faut qu’une idée ait une forme et un fond. Sur Twitter, l’interface est peut-être trop contraignante ou peu séduisante ». Pour Julien Berthier, « ce qui est magique c’est quand notre travail nous échappe, quand le public se l’approprie. Peut-être Twitter suppose-t-il une implication trop grande pour permettre cette légèreté ».

Pour d’autres, « Twitter est avant tout un outil de communication ». Il faut comprendre que ce travail échoit naturellement à la galerie, pas à l’artiste… Enfin, une artiste y voit « une économie de la rareté ». À l’heure où l’art contemporain fait de toute performance un objet doté de valeur, la gratuité de Twitter est peut-être repoussoir : livrer ses fulgurances en 140 caractères, sans contrepartie financière, serait-il suicidaire ? La réflexion est habile mais pas généralisable, même si certains modes opératoires ont vu leur originalité remise en cause par Twitter.

De manière générale, on ressent une forme de distance, voire de méfiance. « Twitter est cité dans la presse surtout pour les dérapages qui s’y produisent », justifie une autre artiste inscrite mais inactive sur le réseau. On peut néanmoins s’étonner qu’un artiste n’ait pas encore essayé de relever le défi de la pertinence – régulière – sur un tel espace. Peut-être, pour citer un grand artiste français qui avoue ne jamais y avoir jeté un œil : parce que les artistes n’ont « pas forcément le temps de rigoler avec ces trucs-là ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°426 du 2 janvier 2015, avec le titre suivant : Les artistes français snobent Twitter

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