Eclectique

L’énigmatique Sarmento

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 février 2016 - 480 mots

À la Fondation Gulbenkian, l’artiste portugais érotise l’ordinaire avec ses œuvres à l’écriture allusive.

PARIS - S’il est une expérience troublante pour l’amateur se lançant à l’assaut de l’œuvre de Julião Sarmento, c’est sa capacité à multiplier formes et formats dans un travail qui néanmoins affiche une cohérence presque déconcertante, tout en s’ingéniant à brouiller les pistes.

L’exposition d’une trentaine de pièces qu’en présente la Fondation Calouste Gulbenkian, à Paris, pensée par le commissaire Ami Barak, est largement centrée sur une esthétisation du désir, de la séduction, presque une érotisation de l’ordinaire qui serait mise au service de la création et de la représentation. Est frappante dans cet ensemble adoptant un large spectre temporel, depuis le début des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, une lisibilité paradoxale tant le regard et l’esprit semblent devoir y être défiés.

En témoignent par exemple des œuvres anciennes qui adoptent volontiers le vocabulaire conceptuel mêlant images en noir et blanc et texte alors en vogue, et plus récemment des tableaux sur lesquels parfois apparaît une sentence qui n’est pas sans incidence ; comme lorsqu’émerge une phrase de Michel Foucault spécifiant que la sexualité ne tend à rien au-delà d’elle-même, alors que le motif donné à voir sur le fond blanc est un fragment de buste féminin dénudé avec un bras levé (Faint Tremor, 2004).

Les mécanismes de la représentation

Or c’est bien ce qui caractérise l’art de Julião Sarmento : rien n’y est limpide ou univoque, mais procède à l’inverse en tous points d’un traitement par le fragment et l’indice qui se côtoient et en viennent à converser. Le ton est ingénieusement donné dès l’ouverture du parcours avec une sculpture adossée à un mur, une porte entrouverte à côté de laquelle est posé un plateau de « room service » portant un verre de lait et dans laquelle s’engouffre une femme dont on ne voit qu’un pied nu (White Exit, 2010). Peut-être l’artiste portugais a-t-il lu beaucoup de littérature policière ? Quoi qu’il en soit, il se pose lui-même en producteur d’une écriture toujours allusive, qui aime voir se télescoper des références à des domaines différents et par le biais de la rencontre vont produire du discours. Ainsi de cet étrange tableau, où le jeu d’associations initié par la juxtaposition de photos de seins et de schémas d’une maison moderniste ouvre un boulevard à l’interrogation et à l’interprétation (Silver Lake Yellow Boob, 2010-2011).

À travers cette dispersion savante des indices, ce sont bien toujours des questions d’écriture qui préoccupent l’artiste, même si le texte n’apparaît pas ou peu. Car l’écriture est également visuelle, comme avec ce film en noir et blanc dans lequel une jeune femme pénètre dans l’atelier de l’artiste, où elle se livre à un strip-tease (Parasite, 2003). Sauf que le film a été monté à l’envers et qu’ainsi sont chamboulés le « récit », la logique, au profit d’une étrangeté toujours à l’œuvre.

Julião Sarmento. La chose même

Jusqu’au 17 avril, Fondation Calouste Gulbenkian, 39, bd de la Tour Maubourg, 75007 Paris, tél. 01 53 85 93 93, www.Gulbenkian-paris.org, tlj sauf mardi 9h-18h, samedi-dimanche 11h-18h, entrée libre. Catalogue éd. Fondation Gubelkian, 116 p., 29 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°450 du 5 février 2016, avec le titre suivant : L’énigmatique Sarmento

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