New York

L’émancipation de l’homme noir dans l’histoire de l’art

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2017 - 708 mots

Le Met Breuer met à l’honneur la peinture profondément habitée de Kerry James Marshall, portée par la volonté d’inscrire l’homme noir dans la tradition de la peinture.

NEW YORK - Se lancer un défi et choisir seulement trois tableaux dans l’opulente rétrospective – près de quatre-vingts œuvres, dont beaucoup de grands formats – consacrée à Kerry James Marshall par le Met Breuer, à New York, organisée avec le MCA Chicago et le L. A. MoCA. Compte tenu de l’excellence que révèle ce panorama de 35 ans d’une carrière commencée à l’aube des années 1980, la tâche n’est pas aisée.

Probablement y aurait-il Invisible Man (1986), l’une des plus stupéfiantes représentations qu’il ait été dressée de l’homme noir en peinture, où sur un fond noir un corps qui l’est tout autant ne se distingue que par ses contours et quelques ténues variations de la teinte, alors que seuls les dents et le blanc des yeux viennent éclairer la monochromie de l’effacement. Affleure là la référence au roman éponyme de Ralph Ellison (1952), dont le héros afro-américain affiche la conscience de son invisibilité en tant que personne dans une Amérique blanche.

Certainement choisirait-on également De Style (1993), où les clients d’un salon de coiffure arborent des coupes héroïques, tandis que le coiffeur apparaît nimbé d’une auréole et que les lieux se font géométriques tout en affichant des couleurs primaires qui ne sont pas sans rappeler celles de Mondrian et De Stijl.

Et puis enfin l’un des tableaux de sa magistrale série Untitled (Painter) (2009-2010), des portraits d’artistes fictifs aux visages denses, avec souvent une immense palette à la main face à des tableaux en cours d’élaboration, aux motifs divisés en zones numérotées à la manière des « do-it-yourself » ; une manière d’installer la peinture dans une forme d’universalité probablement.

Chroniques afro-américaines
Depuis ses débuts, parler le langage des grands maîtres de la peinture – qu’il a intensément regardés et dans la continuité desquels il souhaite s’inscrire – et faire entrer l’homme noir dans les canons de l’art occidental afin de contribuer à lui assurer une visibilité dans l’histoire et sur les murs des musées, est la double tâche que poursuit sans relâche cet Afro-Américain né en 1955 en Alabama. Cette même année, se font entendre les premières clameurs de la lutte pour les droits civiques. Dix ans plus tard, la famille déménage à Los Angeles, où il assiste à l’âge de 9 ans à l’embrasement de Watts.

Il y a de frappant dans cette peinture, toute production confondue, qu’elle est porteuse d’une profonde intensité et d’un souffle épique amenés autant par la variété des sujets traités que par l’introduction du récit, la vivacité des couleurs et la construction complexe de ses toiles, qui jouent avec l’imbrication de plans ou des superpositions de couches et de motifs. Avec son élocution singulière, l’artiste s’attaque avec le même succès à tous les genres et registres, à l’exception notable de la nature morte, tant sa peinture se doit d’être habitée. Se côtoient portraits, scènes de la vie quotidienne de la classe moyenne noire monumentalisée et ennoblie sans artifices, intimité et romance domestique, envolées allégoriques – magnifique couple nu qui, tels de nouveaux Adam et Eve à la couleur jusque-là insoupçonnée s’enfuient d’un paysage élégiaque (Vignette, 2008) –, sans oublier la peinture d’histoire avec des évocations parfois brutales de l’esclavage, comme ce portrait d’un homme au regard vide laissant derrière lui la tête tranchée de son maître (Portrait of Nat Turner with the Head of His Master, 2011). Le tout assumant parfaitement sa dimension politique : « La révision de n’importe quel modèle établi est toujours un acte politique », déclarait-il récemment au New York Times.

Est également notable l’évolution récente, avec un égal bonheur, de sa peinture vers l’abstraction. La surface de ses tableaux Untitled (Blot) (2014-2015) est recouverte avec fluidité de zones de couleurs vives et d’un peu de noir, avec cette stupéfiante sensation qu’en ressort ici ou là la présence d’un corps ou d’un visage, presque des impressions rétiniennes rémanentes. Parvenu à ce stade de maîtrise, Kerry James Marshall a parfaitement rempli sa mission de donner présence et consistance à l’homme noir en peinture, que celui-ci apparaisse… ou finalement pas.

KERRY JAMES MARSHALL

Commissaire : Ian Alteveer
Nombre d’œuvres : environ 80

KERRY JAMES MARSHALL : MASTRY

Jusqu’au 29 janvier, The Met Breuer, 945 Madison Avenue, New York (États-Unis), www.metmuseum.org, tlj sauf lundi 10h-17h30, samedi 10h-21h, entrée 25 US$. Catalogue co-édition Skira/Rizzoli, 288 p., 65 US$.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°470 du 6 janvier 2017, avec le titre suivant : L’émancipation de l’homme noir dans l’histoire de l’art

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