Samedi 28 novembre 2020

XVIe

Le vrai visage de Cranach

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 30 novembre 2010 - 760 mots

Le maître allemand Lucas Cranach (1472-1553)fait l’objet d’une remarquable rétrospective au Palais des beaux-arts de Bruxelles.

BRUXELLES - L’entrée de l’exposition est placée sous l’autorité du maître. Redécouvert il y a seulement une dizaine d’années, le seul autoportrait autonome connu, à ce jour, du plus célèbre des peintres allemands du XVIe siècle – qui s’est en revanche souvent représenté en arrière-plan de ses tableaux ou gravures – a été peint vers 1531. Sur ce panneau, Cranach est figuré en grand bourgeois de Wittenberg, dont le regard est toutefois emprunt d’une certaine nostalgie. Ce remarquable portrait donne le ton de d’une exposition monographique très réussie au Palais des beaux-arts de Bruxelles, que le public parisien aura la chance de pouvoir apprécier, en version réduite, en février prochain, à l’occasion de la réouverture du Musée du Luxembourg. Or, s’il est bien un sujet périlleux, c’est celui qui consiste à exposer la peinture de Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553). 

Une sélection très pointue 
Malgré les recherches menées par les plus éminents des spécialistes, il reste, en effet, encore certaines zones d’ombres autour de l’épais catalogue du peintre, qui compte près de 400 numéros. Une profusion qui rend difficile l’identification des œuvres autographes de Cranach, qui a pris soin de faire apposer sa marque sur chaque peinture sortant de son atelier : un serpent ailé, dont les ailes se retournent vers le bas après la mort de l’un de ses fils, en 1537. Guido Messling, commissaire de cette exposition, considérant que toutes ses peintures devraient porter la mention « atelier de Cranach », a évité de se perdre dans les conjectures pour se concentrer sur une mise en perspective de sa peinture dans le contexte artistique et politique de son époque. La sélection d’œuvres proposée – très pointue – révèle un Cranach bien différent du peintre trop souvent réduit à ses nus mythologiques et à son rôle de propagateur de la Réforme luthérienne. Le parcours, servi par une scénographie très sobre qui offre la possibilité d’observer de près les œuvres, suit pour cela le fil chronologique de sa carrière.
Né en Franconie, Cranach débute sa carrière à Vienne, où il fréquente le cercle des humanistes. Dessinateur talentueux, il pratique d’abord la gravure et, s’il est manifestement inspiré par l’autre grand maître allemand, Albrecht Dürer – les deux artistes se rencontreront –, il apporte toujours une touche personnelle à ses bois gravés. Sa première peinture connue, La Crucifixion (vers 1500, Kunsthistorisches Museum, Vienne) exprime la singularité de son art, emprunt d’un pathos exacerbé et d’une certaine rudesse, qui s’estomperont par la suite. En 1505, Cranach est appelé par le prince électeur Frédéric le Sage pour œuvrer à son service à Wittenberg, foyer humaniste où vit Luther et où, dès lors, se déroulera l’essentiel de la carrière du peintre. L’un de ses tout premiers chefs-d’œuvre, Le Martyre de sainte Catherine (vers 1508-1509, Budapest, église réformée, collection Raday), où les accents dramatiques sont exacerbés par une étonnante luminosité, témoigne de l’évolution rapide de sa peinture, alors qu’un voyage aux Pays-Bas, entrepris en 1508, lui ouvre de nouvelles perspectives. Au fil de ses déplacements, il découvre aussi l’art italien grâce à  certaines peintures exportées. Son Hercule et Antée (vers 1520-1530, Compton Verney, Warwickshire) est toutefois le seul exemple d’imitation servile d’un modèle italien, établi à partir d’une plaquette du Véronais Moderno. 

Image idéalisée du corps humain 
De retour à Wittenberg, Cranach se lance dans l’adaptation profane de la gravure d’Adam et Ève de Dürer (1504), livrant le premier nu mythologique au nord des Alpes (1508). La formule, qui aboutira à une image linéaire du corps humain totalement idéalisée, sera déclinée dans une succession de variantes de plus ou moins bonne qualité, et fera le succès de son atelier. Car le contexte de Wittenberg, fief des réformés, a changé. Proche de Luther, dont il peint plusieurs portraits, Cranach doit adapter sa peinture aux nouveaux thèmes religieux moralisateurs. Ceux-ci font la part belle au pouvoir des femmes, prenant pour sujet Judith ou Salomé, mais aussi l’adultère, comme en témoigne l’adaptation d’une image populaire, La Bouche de la vérité (vers 1525-1530, collection particulière). La Loi et la grâce (1529, Národní Galerie, Prague), dont Cranach a laissé plusieurs versions, deviendra l’un des sujets les plus emblématiques de l’iconographie luthérienne. Cela, même si le peintre a pris soin de ne jamais se couper de certains de ses commanditaires catholiques.

Le monde de Lucas Cranach,

Jusqu’au 23 janvier 2011, Palais des beaux-arts, 10, rue Royale, Bruxelles, www.bozar.be, tlj sauf lundi 10h-18h, le jeudi jusqu’à 21h. Catalogue, éd. Bozarbooks & Lannoo, 272 p., 55 euros, ISBN 978-9-0209-9191-8

Lucas Cranach

Commissaire : Guido Messling, historien de l’art
Nombre d’œuvres : 156

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°336 du 3 décembre 2010, avec le titre suivant : Le vrai visage de Cranach

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