Vendredi 30 octobre 2020

Centenaire 14-18

Le Tigre mordu d’Asie

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 25 mars 2014 - 731 mots

En rassemblant quelque 800 œuvres et documents rares, le Musée Guimet dévoile une facette insoupçonnée de Georges Clemenceau, sa passion pour les arts asiatiques, qu’il collectionna avec frénésie.

PARIS - Qui eût cru que le « Père la Victoire », moustache neigeuse et verbe haut, cultivait en secret un amour sincère pour le thé, le bouddhisme et les estampes japonaises ? Au sceptique qui ne voudrait retenir de Georges Clemenceau que la figure héroïque du grand chef de guerre, l’on ne saurait trop conseiller la visite de l’exposition du Musée Guimet consacrée aux rapports que le « Tigre » – l’un de ses nombreux surnoms – entretint toute sa vie avec les civilisations et les arts de l’Asie. Un sujet d’autant plus original qu’il a fallu la ténacité des trois commissaires scientifiques – Aurélie Samuel, Amina Taha-Hussein Okada et Matthieu Séguéla – pour reconstituer cette collection riche de plus de 7 000 numéros, malencontreusement dispersée lors de la grande vente de 1894. Injustement impliqué dans le scandale de Panama, battu aux élections, l’homme d’État français fut en effet contraint de se séparer de la fine fleur de ses objets : masques de théâtre nô, estampes signées des plus grands maîtres nippons, laques et céramiques liées à la cérémonie du thé…

Ce collectionneur érudit et compulsif tout à la fois ne put ainsi conserver que les pièces qui lui tenaient le plus à cœur, comme ces quelque 3 000 boîtes à encens baptisées kôgô dont la diversité des textures, des formes et des décors composait un parfait résumé de l’esthétique nipponne. Soit cet amour pour la nature et ce « culte de l’imparfait », qui devaient tant séduire les artistes des avant-gardes (tels Degas, Van Gogh, Monet et Manet) comme les « japonisants » les plus érudits (d’Émile Zola aux frères Goncourt, en passant par le critique d’art Philippe Burty). En cette fin du XIXe siècle, il est de bon ton de se pavaner en kimono, de courir les salles de ventes à l’affût de quelque céramique ou estampe, voire de fréquenter les cérémonies bouddhiques qui se tiennent dans la belle bibliothèque du Musée Guimet, décorée et meublée en chapelle pour l’occasion. Célèbre pour ses virulentes positions anticléricales, le Tigre s’y montre « un fidèle parmi les fidèles », comme en témoigne le joli tableau de Félix Régamey présenté à l’exposition. « Que voulez-vous, je suis bouddhiste ! », aurait rétorqué en guise de provocation le Vendéen à ses détracteurs…

Une fascination érudite
Car loin de succomber à une mode passagère et convenue, Clemenceau semble avoir cultivé une passion profonde et sincère pour les arts et les civilisations asiatiques. Fréquentant les plus grands collectionneurs comme les plus célèbres marchands, abonné aux revues les plus pointues (dont le fameux Japon artistique édité par Samuel Bing), le Tigre finit par s’entourer d’une foule d’objets qui composaient son décor intimiste. Reçu en 1888 au domicile parisien de l’homme politique, un journaliste du Figaro décrivit ainsi, non sans étonnement, cette association « baroque » et foisonnante de meubles japonais, de statues bouddhiques, de théières chinoises et de masques de théâtre nô, au beau milieu de toiles de Pissaro, de Degas et de Raffaëlli… Clemenceau était, avant tout, un « œil », qui savait discerner avec la même intelligence le trait fugitif d’un dessin érotique de Rodin comme l’extrême modernité d’un paysage d’Hokusai. Certes, des passeurs éclairés l’ont guidé dans la pertinence de ses choix esthétiques, tel le jeune aristocrate japonais Saionji Kinmochi, le critique d’art Gustave Geffroy, ou bien encore l’ami des jeunes comme des vieux jours, le peintre Claude Monet dont on peut admirer ce vaporeux Bassin aux nymphéas prêté par le Museum Folkwang d’Essen (Allemagne). Trempant sa plume pour défendre la cause des artistes et des peuples, œuvrant pour la création de quatre musées (dont l’Orangerie et le Musée Guimet), le Tigre devait se muer à la fin de sa vie en pèlerin mystique. D’émouvantes photographies prises au cours des années  1920-1921 montrent ainsi le vieil homme arpentant les temples et les sites archéologiques de l’Inde, de l’Indonésie et de Ceylan. Soit un périple spirituel, philosophique et esthétique, qui inspirera les plus belles pages d’Au soir de la pensée, son testament littéraire.

Le Tigre et l’Asie

Commissaires :
Aurélie Samuel, chargée de la section Textiles, MNAG
Amina Taha-Hussein Okada, conservateur en chef, section Inde, MNAG
Matthieu Séguéla, enseignant-chercheur associé (MFJ-Tokyo), docteur en histoire (Sciences Po Paris)

Clemenceau, Le Tigre et l’Asie

Jusqu’au 16 juin 2014, Musée national des arts asiatiques-Guimet, 6 Place d’Iéna, 75116 Paris
Ouvert tlj, sauf le mardi, 10h-18h, 01 56 52 53 00
www.guimet.fr catalogue coédition Snoek/MNAG, 320 pages, 42 €

Légendes photos

Boîte à encens (kôgô) de style Oribe, Japon, préfecture de Gifu, début XVIIe siècle, grès, engobe blanc, décor peint à l’oxyde de fer brun sous couverte verte, Musée des beaux-arts de Montréal. © Photo : MBAM/Christine Guest.

Maison de Georges Clemenceau, chambre à coucher, Saint-Vincent-sur-Jard. © Photo : Philippe Berthé/Centre des monuments nationaux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°410 du 28 mars 2014, avec le titre suivant : Le Tigre mordu d’Asie

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