Mardi 10 décembre 2019

Le photographe et l’architecte

Le Journal des Arts

Le 22 février 2002 - 577 mots

Si son nom est associé
à celui des plus grands architectes du XXe siècle,
à commencer par Le Corbusier, le photographe Lucien Hervé
a su par sa vision révéler
les qualités propres de leurs constructions. L’exposition à l’hôtel de Sully offre un résumé d’une carrière prolifique.

PARIS - “Vous avez une âme d’architecte et vous savez voir l’architecture.” Le compliment que Le Corbusier adresse à Lucien Hervé lorsqu’il découvre son reportage photographique sur l’Unité d’habitation de Marseille scelle en quelque sorte le destin de ce dernier. Nous sommes en 1949, et Hervé, arrivé de Hongrie en 1929, n’est photographe que depuis une dizaine d’années, une carrière laissée entre parenthèses pendant la guerre. Ses premiers travaux étaient essentiellement redevables à l’esthétique de la Nouvelle Vision, avec ces vues urbaines en plongée ou contre-plongée, rythmées par de puissantes diagonales. Si, par la suite, il reste attaché à ce vocabulaire formel, la révélation de l’architecture moderne transforme son art. Le Corbusier lui demande de documenter son travail, de Boulogne à Chandigarh, de Rezé à Ronchamp, et Hervé va s’attacher à révéler les qualités plastiques et spatiales de ces réalisations. Que l’historique de chaque chantier soit scrupuleusement indiqué dans l’exposition témoigne de l’importance accordée à chaque lieu, à chaque construction dont il est chargé de dévoiler les mérites propres. Son talent n’échappe pas aux confrères de Le Corbusier, et tout ce qui compte dans le mouvement moderne d’Aalto à Zehrfuss, en passant par Niemeyer, s’adresse à lui.

Esthétique du collage
Écartant les vues générales, Hervé appréhende au contraire les bâtiments sous l’angle du détail, ce qui constitue en définitive le mode normal de perception de l’architecture par l’individu. Ce n’est pas par hasard que l’exposition est placée sous les auspices du “Modulor” corbuséen, cette unité de base à échelle d’homme de toute son architecture. De Chandigarh, par exemple, Hervé ne voit que la façon dont l’ombre et la lumière fragmentent les surfaces, et pousse la photographie aux confins de l’abstraction géométrique.
À partir de 1965, affaibli par la maladie, Hervé se déplace moins et travaille plus volontiers à partir de ces archives. Il reprend d’anciens clichés qu’il recadre à l’aide d’une paire de ciseaux, procède à des collages, à des photomontages à partir de ce matériau. Mais tout son art ne ressort-il pas à cette esthétique du collage, éclatant la surface en une multitude d’éléments apparemment hétérogènes ?
S’il exprime le point de vue de l’individu face à la monumentalité de l’architecture, la figure humaine occupe une place restreinte dans ce grand jeu de construction. Le plus souvent, elle n’apparaît que sous la forme d’une silhouette ou d’une ombre projetée, quand le corps n’est pas plongé dans la pénombre. D’une certaine manière, l’homme est renvoyé à sa nature à la fois mouvante et mortelle, opposée à la stabilité et à la permanence des grandes œuvres architecturales, de l’Escorial à Brasilia. Il n’en réalise pas moins des portraits sensibles d’artistes comme Matisse, Schöffer ou Prouvé.

- LUCIEN HERVÉ, ARCHITECTURES DE L’IMAGE, jusqu’au 17 mars, Patrimoine photographique, hôtel de Sully, 62 rue Saint-Antoine, 75004 Paris, tél. 01 42 74 47 75, tlj sauf lundi 10h-18h30.
- Et aussi : LUCIEN ET RODOLF HERVÉ, jusqu’au 5 mars, Institut hongrois, 92 rue Bonaparte, 75006 Paris, tél. 01 43 26 06 44 ; LUCIEN HERVÉ, LESS IS MORE, galerie Camera Obscura, 12 rue Ernest-Cresson, 75014 Paris, tél. 01 45 45 67 08.
- À lire : Olivier Beer, Lucien Hervé, l’homme construit, Le Seuil, 2001, 59 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°143 du 22 février 2002, avec le titre suivant : Le photographe et l’architecte

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