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Le phénomène Récamier

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2009 - 744 mots

De David à Magritte, Juliette Récamier a été l’inspiratrice de nombreux artistes. Le Musée des beaux-arts de Lyon analyse la construction d’un mythe.

LYON - Une histoire propre à alimenter de nombreux fantasmes. Née peu avant la Révolution dans le milieu bourgeois de la capitale des Gaules, Juliette Récamier (1777-1849) aura eu une vie susceptible de défrayer la chronique. Selon son biographe, Édouard Herriot, elle aurait été mariée à l’âge de 15 ans, en pleine période de la Terreur, à son père naturel, le banquier Jacques Rose Récamier. Plus tard, forte de la fortune de son époux, cette amie de Madame de Staël – ce qui lui vaudra l’inimitié de l’Empereur Napoléon Ier  –, animera l’un des salons les plus courus de la capitale avant de devenir la maîtresse de Chateaubriand. Madame de Récamier est ainsi devenue l’une des personnalités phares du bon goût de l’époque postrévolutionnaire, douée d’un grand talent pour mettre en scène son personnage et son image.
Plutôt que de proposer une classique exposition biographique, le Musée des beaux-arts de Lyon s’attache intelligemment à décrypter ce phénomène. L’exercice s’apparentait pourtant d’emblée à de la haute voltige : deux des œuvres majeures ont été interdites d’exposition, le Musée du Louvre et le Musée Carnavalet s’étant refusés à prêter les deux portraits les plus connus de Juliette Récamier, dus respectivement aux pinceaux de Jacques-Louis David et de son rival, François Gérard.
Stéphane Paccoud, commissaire de l’exposition, a déroulé brillamment le fil de sa démonstration en assumant cette lacune. Le parcours débute donc par les multiples visages de Juliette tels qu’ils ont été immortalisés par de nombreux artistes, parmi lesquels son ami, le Lyonnais Joseph Chinard. Le sculpteur est en effet l’auteur d’un célèbre buste, à mi-corps, les cheveux relevés par un bandeau, dont le Musée de Lyon conserve un très beau marbre. Réputé pour ne jamais livrer deux fois une œuvre similaire, Chinard en laissera plusieurs versions, gagnant en pudeur au fil du temps et de l’âge de son modèle. Mais Juliette veut aller plus loin dans la fixation de son image. En 1800, elle sollicite David qui, vexé par les remarques de son commanditaire, abandonnera l’exécution d’un portrait pourtant pétri d’idéal néoclassique. Juliette Récamier parviendra toutefois à faire acheter l’œuvre de son vivant par le Musée du Louvre, preuve de son habileté à construire son propre mythe. Cause probable de sa mésentente avec David, Juliette commande de manière concomitante un autre portrait à Gérard, représentation qui deviendra l’image officielle de la jeune femme. Si l’exposition en est hélas privée, la réunion exceptionnelle de plusieurs dessins préparatoires – qui rend d’autant plus déplorable l’absence du tableau – révèle le projet originel du peintre : figurer la dame à la sortie du bain, projet retoqué au profit d’une scène moins audacieuse.
Outre cette question primordiale de l’image, l’exposition s’attache à évoquer l’environnement du brillant salon de Madame Récamier fréquenté par le gratin de l’intelligentsia. Sous le Directoire, alors que les « Merveilleuses » affolent Paris, Juliette impose l’image d’une femme brillante et vertueuse, capable d’être également une icône de mode. Alors que son époux est au sommet de sa fortune, le couple emménage dans un hôtel du quartier très prisé de La Chaussée d’Antin, un édifice dont le décor est conçu comme une démonstration du bon goût néoclassique. Un revers de fortune, consécutif aux deux banqueroutes de son mari en 1806 et 1819, conjugué à l’hostilité de Napoléon qui ordonne à Juliette de s’exiler de Paris, obligera le couple à s’en séparer. Après quelques vicissitudes, Juliette s’installe dans un appartement de l’Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres, dont le décor a été immortalisé par le pinceau de François-Louis Dejuinne (1826, Musée du Louvre). À cette époque, elle fréquente déjà avec assiduité Chateaubriand. Après une relation houleuse, ponctuée de trahisons, les deux amants mourront à un an d’intervalle, écrivant ainsi la fin d’un mythe qui inspirera encore les artistes au XXe siècle, au premier rang desquels Magritte.

JULIETTE RECAMIER, MUSE ET MÉCÈNE, jusqu’au 29 juin, Musée des beaux-arts, 16, rue Édouard Herriot et 17, place des Terreaux, 69001 Lyon, tlj sauf mardi, 10h-18h, 10h30-18h le vendredi. Catalogue, éd. Hazan, 272 p., 42 euros, ISBN 978-2-7541-0398-5

Juliette Récamier
Commissariat : Stéphane Paccoud, conservateur du patrimoine, Musée des beaux-arts de Lyon ; Gérard Bruyère, bibliothécaire, Musée de Lyon ; Sophie Picot-Bocquillon, assistante qualifiée de conservation, Musée du Valois et de l’archerie de Crépy-en-Valois ; Jehanne Lazaj, conservatrice du patrimoine, mission inventaire général du patrimoine culturel
Nombre d’œuvres : 170

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°303 du 16 mai 2009, avec le titre suivant : Le phénomène Récamier

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