Mardi 25 septembre 2018

Le paradis belge, c’est arrivé près de chez vous

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 mars 2005 - 816 mots

En général les célébrations s’appuient sur un chiffre rond, 100 ou 200 par exemple. La Belgique a décidé de fêter son 175e anniversaire avec une grande rétrospective de ses peintres. Un nombre aussi anticonformiste que ses artistes.

La Belgique serait-elle un eldorado pour les esprits libres de la musique, la littérature, la danse, le cinéma et des arts plastiques ? À regarder d’un peu plus près la liste des Belges illustres, on peut le croire. Simenon et Hercule Poirot étaient belges, C’est arrivé près de chez vous est sorti des esprits culottés d’un groupe de jeunes Wallons conduits par un certain Benoît Poelvoorde, ovni cinématographique au festival de Cannes de 1992 consacrant une décontraction et une impertinence toutes belges. Dans le désordre chronologique et catégoriel, Magritte, Ensor, Broodthaers, Khnopff, Rops, Panamarenko, Garcet, Van de Velde, Horta sont toutes des personnalités atypiques, des électrons libres qui ont flirté avec les grands courants artistiques pour mieux s’en distinguer. Il flotte sur l’art belge une conscience certaine de l’indépendance.

Le label visionnaire
Ces artistes et bien d’autres ont été rassemblés au gré des thématiques nombreuses – environ quarante ! – de la manifestation pluridisciplinaire organisée par Harald Szeemann pour le 175e anniversaire de la Belgique. Pour le commissaire superstar suisse, la Belgique est visionnaire, tout comme son pays le fut en 1991 et depuis, l’Autriche en 1995 et la Pologne en 2000. Visionnaire ? Szeemann est assez flou quant au sens de l’exposition même, mais on veut bien croire à une Belgique assurément non-conformiste, une Belgique dont les artistes agissent sans aucune insolence mais avec un certain sens du génie et de l’outrecuidance lascive. James Ensor, Fernand Khnopff, Félicien Rops n’ont-ils pas donné, chacun à leur manière, une impulsion décisive au mouvement symboliste avec des confrontations picturales érotiques et macabres de toute beauté. Ensor, peintre des masques et des squelettes, n’incarne-t-il pas l’homme solitaire, tourmenté par une inquiétude moderne, plongeant dans le fantastique pour mieux oublier le réel.

« Les Belges sont un peu comme Diogène »
En cette fin de XIXe siècle, Bruxelles, alors une des toutes premières puissances mondiales, attire les esprits les plus vivaces et fantasques. Les programmes architecturaux se multiplient dans ce style Art nouveau qui éclot grâce au talent de Victor Horta (la maison Tassel, 1893) ou Henry Van de Velde (la maison Bloemenwerf, 1894). Joseph Hoffmann construit le fameux palais Stoclet en 1905, bijou architectural recelant les magnifiques salons décorés par Klimt. Dès les années 1920, le surréalisme trouve une place presque naturelle en Belgique, il aurait même pu y naître avec Magritte (1898-1967). Il y restera vif plus longtemps qu’ailleurs sans souffrir pour autant du ridicule. Marcel Broodthaers (1924-1976) est certainement un des fils spirituels de ce surréalisme simple, poétique, se plaisant à faire ressurgir l’énigmatique et l’insolite du banal. Ce poète devenu artiste en 1964 compose des poèmes-objets, des films, des installations, des textes, des jeux de mots, des boutades devenues essentielles pour nombre d’artistes contemporains. Son musée d’art moderne (sous-titré département des Aigles) a réuni trois cents pièces à sa dernière exposition en 1972 à Kassel pour la Documenta de Szeemann (déjà) alors qu’il avait commencé avec de simples cartes postales. Il a fait de lui une référence incontestée.
La Belgique est le vivier d’une foule d’artistes particuliers. Pourquoi ? Wim Delvoye, qui concocte une nouvelle Cloaca verticale pour l’exposition (Cloaca est la première machine à reproduire entièrement le système digestif humain jusqu’à une parfaite défécation), amorce en 2002 une explication à cette « belgitude » : « J’ai fait tout ça car je pensais que je n’avais rien à perdre, qu’on ne me prendrait jamais au sérieux car je suis belge. Ce n’était pas une stratégie, c’est ma force belge… Un Américain ne peut pas tatouer des cochons à New York, la Belgique c’est l’atelier idéal. Je ne connais aucun pays où tu fais tout ça avec autant de liberté… En Belgique, nous avons toujours été dominés par une autre culture, on est ni hollandais, ni français. Ce pays n’existe pas vraiment, et en même temps, il est très présent. Les Belges sont un peu comme Diogène, ils ne croient jamais aux choses… Le Belge est très modeste, il s’excuse presque d’être belge et ça lui donne une grande liberté car il n’a aucune influence sur le reste du monde. Le Belge cherche son pays sans cesse. » Et la lecture « non-orthodoxe et personnelle » que nous livre Harald Szeemann de cent soixante-quinze créations belges semble donner raison au médiatique Delvoye. Faut-il être un peu fou pour être artiste dans ce royaume ? Il ne faut rien exagérer et ne pas exacerber les images d’Épinal. Espérons que l’exposition saura en faire de même et ne ridiculisera pas ce palmarès somptueux d’artistes d’exception.

« Belgique visionnaire, c’est arrivé près de chez vous », BRUXELLES (Belgique), palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein 23, tél. 02 507 84 44/82 00, www.bozar.be, 3 mars-15 mai.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°567 du 1 mars 2005, avec le titre suivant : Le paradis belge, c’est arrivé près de chez vous

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