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Le Louvre Abu Dhabi ouvre l’album photo du monde

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 9 mai 2019 - 811 mots

Le Musée du quai Branly-Jacques Chirac a conçu la première exposition photo présentée dans l’émirat. Celle-ci, axée sur les débuts du médium au XIXe siècle, en renouvelle en profondeur la vision européocentriste habituelle et permet de découvrir des auteurs méconnus et des travaux jamais vus.

Abou Dhabi (Émirats arabes unis). Conçue par le Musée du quai Branly-Jacques Chirac, l’exposition « Ouvrir l’album du monde, photographies 1842-1896 » inaugure la programmation photo du Louvre Abu Dhabi. L’institution parisienne dispose de collections fabuleuses régulièrement enrichies. Étrangement, pourtant, elle ne leur a jamais consacré une grande exposition jusqu’à présent, en dépit de l’organisation un temps du festival Photoquai. Il faut donc se rendre au Louvre Abu Dhabi pour découvrir la première grande exposition photo du Quai Branly et en revenir avec le souhait qu’elle puisse être vue un jour à Paris.

Car les expositions sur la photographie du XIXe siècle, jugées insuffisamment attractives, sont rares, mais surtout, les recherches menées par Christine Barthe, responsable de ces collections, sur les débuts du médium en dehors de l’Europe et des États-Unis élargissent notre lecture européocentriste et fragmentaire de sa diffusion et de ses différentes appropriations.

Ainsi, l’immense carte du monde interactive déployée à mi-parcours donne une vision d’ensemble éloquente et inédite de la diffusion rapide de la photo, en Amérique du Sud, en Afrique, dans la péninsule Arabique ou en Asie. Toutefois, la reconstitution chronologique, forte de 600 photographies, égrène par décennie la diffusion inégale d’une région à une autre. Les circuits s’adossent aux ports, aux flux commerciaux, aux développements coloniaux et explorations archéologiques, scientifiques ou anthropologiques.

Une histoire augmentée

Dans les autres espaces de l’exposition, ce sont 250 vintages, issus pour les deux tiers environ des collections du Musée du quai Branly et pour l’autre tiers de prêts de la Bibliothèque nationale de France, du Musée Guimet, du Musée d’Orsay, de la Société de géographie ou de la Cité de la céramique-Sèvres et Limoges, qui font rentrer plus précisément dans cette histoire palpitante.

Riche en visions et destins singuliers, l’aventure commence le 7 janvier 1839 avec l’annonce publique de l’invention de Daguerre par le député François Arago. Des pans entiers de cette histoire, des noms méconnus et des travaux inédits se découvrent aux côtés des grands auteurs déjà référencés sur le sujet tels que Louis de Clercq, Désiré Charnay, Timothy O’Sullivan, Johnston & Hoffmann ou Frédéric Goupil-Fesquet. « Si Frédéric Goupil-Fesquet part dès octobre 1839 en Égypte, quelques semaines auparavant, au port de Paimboeuf, un bateau embarque professeurs et élèves pour l’Amérique du Sud pour un long voyage d’études. À son bord se trouve l’abbé Louis Comte se réclamant de l’enseignement de Daguerre et plusieurs appareils photo qui, de Rio à Valparaiso, rencontreront un grand succès », relate Christine Barthe. D’autres repères sont établis, des biographies se créent, se complètent. Certaines photographies jusque-là anonymes sont attribuées à un auteur, comme une vue en contre-plongée d’un tambo (ou relais de repos) en 1849 à plus de 4 000 m d’altitude dans les Andes, photographie qui revient à l’Américain Robert H. Vance, installé alors à Valparaiso. « Elle est l’unique exemple de photographie prise dans cette région à cette date », précise la commissaire. De la même manière, les daguerréotypes de Charles Guillain réalisés en 1847-1848 sont les plus anciens référencés pour les côtes orientales de l’Afrique.

Le Yémen, le Liban, Madagascar, Terre-Neuve…

Compte tenu des contraintes imposées par le daguerréotype, le portrait domine, mais les paysages, les habitations ou les sites archéologiques ne sont pas en reste. Les vues d’Aden, du Yémen plus généralement ou du Liban d’Auguste Bartholdi (le sculpteur de la statue de la Liberté) documentent le passé de ces territoires. D’autres corpus d’un même auteur sont présentés comme les premières photographies de Madagascar prises par le missionnaire britannique William Ellis ou celles des paysages côtiers de Terre-Neuve et de ses habitants les Mi’kmaq, par le lieutenant Paul Émile Miot.

La scénographie compose à merveille avec les vastes espaces réservés à l’exposition et les cartels en arabe, anglais et français sont concis dans leurs explications. Les focus sur les rayonnements proprement locaux du médium offrent une plongée passionnante dans les usages. Studios et portfolios y fleurissent. Les photographies du général égyptien Mohamed Sadid Bey livrent les premières images de La Mecque, celles de Kassian Cephas, du temple de Prambanan au centre de l’île de Java. Les étonnantes prises de vue du Russe Alexandre Michon sur l’exploitation pétrolière à Bakou font écho au talent et à la curiosité des frères Abdullah et du Syrien Pascal Sebah à Constantinople. « Dès le début se sont posées ces questions : jusqu’où aller et dans quels buts ? », souligne Christine Barthe, concernant en particulier l’étude des peuples autochtones. L’album de George Wharton James sur les Hopis au Nouveau-Mexique rappelle à cet égard que ces derniers ont très tôt obtenu des restrictions de diffusion, voire des interdictions pour les images de rituels, tel celui du serpent.

Ouvrir l’album du monde. Photographie 1842-1896,
jusqu’au 13 juillet, Louvre Abu Dhabi, Saadiyat, Abou Dhabi,www.louvreabudhabi.ae/fr

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°523 du 10 mai 2019, avec le titre suivant : Le Louvre Abu Dhabi ouvre l’album photo du monde

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