Musée

XVIIe

Le Grand-Condé, rival et serviteur

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016 - 801 mots

CHANTILLY

Au Domaine de Chantilly, la première exposition sur le Grand Condé dévoile un prince des armes et des arts dont la flamboyance se mesurait à celle de Louis XIV.

CHANTILLY - « Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires du prince de Condé et les merveilles de sa vie ? » À en croire l’interminable oraison funèbre prononcée par Bossuet en 1687, celui qu’on surnomme « le Grand Condé » fut un des hommes les plus illustres du XVIIe siècle. Et sans doute le plus éminent occupant du domaine de Chantilly, comme le montre la galerie des batailles du château qui étale sur ses murs les hauts faits militaires de Louis II de Bourbon-Condé. Pourtant, ce personnage n’avait jamais fait l’objet d’une exposition temporaire, alors qu’il a beaucoup intéressé les biographes. C’est parce qu’exposer le Grand Condé ailleurs qu’à Chantilly aurait été difficilement concevable, les œuvres du château – qui constituent une large part des pièces pouvant illustrer la figure Louis II de Bourbon-Condé – étant frappées d’une interdiction de prêts. Pendant longtemps, Chantilly a également manqué d’un espace d’exposition temporaire digne de ce nom.

L’ouverture de la salle du Jeu de paume en 2012 a changé la donne et Chantilly peut aujourd’hui présenter l’exposition-portrait due à Louis II de Bourbon. « Remettre le grand Condé à la place qu’il mérite », telle est l’ambition du jeune conservateur Mathieu Deldicque, pour son baptême du feu (il a pris ses fonctions à Chantilly en août 2015). Défi remporté haut la main pour cette exposition qui pose une problématique du personnage. « Le Grand Condé, le rival du Roi-Soleil ? », interroge le sous-titre. Si le parcours reste focalisé sur la personnalité du Grand Condé – s’intéressant d’abord à son rôle militaire, puis à ses activités d’amateur d’art –, elle questionne adroitement ses relations avec Louis XIV.

Dans les bonnes grâces du roi
Louis II de Bourbon-Condé (1621-1686) n’est pas un aristocrate comme les autres. Ce prince de sang figure dans l’ordre de succession au trône. Il n’en est pas moins élevé dans la parfaite loyauté au souverain et, très jeune, met son bras armé au service de son cousin éloigné Louis XIV. À 22 ans, il sauve le royaume du futur roi, qui n’a alors que 4 ans, lors de la bataille de Rocroi (1643) qui l’oppose aux Espagnols. Il devient figure protectrice du roi comme en témoigne cette Allégorie attribuée à Luc Despeches (Église saint-Maurice de Corsaint) dont une récente restauration a pemis de remettre au jour l’iconographie d’origine : on reconnaît Condé – dont le visage ingrat est reconnaissable – soutenant le roi enfant. Les cartes sont rebattues au moment de la Fronde, lorsque Condé s’oppose frontalement à Mazarin, et par là même indirectement à Louis XIV. Après un an d’emprisonnement, il passe au service de l’Espagne, mais la défaite est cuisante. Après la Paix des Pyrénées (1659), le roi pardonne et rétablit peu à peu son cousin dans ses biens et ses fonctions de général des armées. Sur les champs de bataille, Condé sera moins souvent représenté seul mais éclipsé par son monarque, comme le montre La vue du siège de Dole, le 14 février 1668 de Adam-Frans van der Meulen, prêté par Versailles. L’adversaire est redevenu serviteur.

Est-ce plutôt sur le plan des arts que pourrait désormais se jouer une certaine rivalité du Grand Condé vis-à-vis de son cousin ? L’exposition insiste sur le rôle d’« anti-Versailles », qu’a pu jouer le château de Chantilly, embelli par Condé et aux mœurs plus libres que celles du palais de Louis XIV, mais aux célébrations tout aussi fastueuses, comme le rappelle une lettre inédite puisée dans les archives de la duchesse de Modène, qui narre le célèbre suicide de François Vatel. Chargé d’accueillir à Chantilly toute la cour du roi, ce « contrôleur général de la bouche du Grand Condé » s’est donné la mort en 1671, dépassé par les exigences qu’il s’était fixées. L’anecdote de cette fête peut être à la fois l’occasion de montrer la grande déférence de Condé à l’égard du roi, mais aussi la volonté de le surpasser. Le Grand Condé était-il finalement un rival du Roi-Soleil ? L’œuvre de Jean-Léon Gérome, Réception du Grand Condé par Louis XIV à Versailles en 1674, accrochée au terme du parcours, semble venir régler la question. Réalisé plus de 200 ans après la mort du Grand Condé, ce célèbre tableau du Musée d’Orsay, qui présente Louis II de Bourbon-Condé reçu en grande pompe par le roi après sa dernière bataille, illustre une anecdote apocryphe. Souffrant de la goutte, le Grand Condé s’excuse de tarder à gravir les marches. « Mon cousin, ne vous hâtez pas, lorsqu’on est chargé comme vous l’êtes de tant de lauriers, on ne peut marcher vite », lui aurait répondu le roi. Cette anecdote illustre l’estime toute particulière que le roi pouvait porter à celui qui l’avait jadis trahi. Cette estime – et le pardon qu’il lui avait été accordé – a peut-être fait du Grand Condé le serviteur éternel de son roi.

Le Grand Condé

Commissariat : Mathieu Deldicque

Le Grand Condé, Le rival du roi soleil ?

jusqu’au 2 janvier, Le Jeu de paume, Domaine de Chantilly, 60500 Chantilly, tél. 09 61 34 55 25, tlj 10-18h, entrée 17 €. Catalogue, 231 p., 29 €.

Légende Photo :
David Teniers le Jeune, Louis II de Bourbon, prince de Condé, dit le Grand Condé, huile sur cuivre, Musée Condé, Chantilly. © Photo : RMN (domaine de Chantilly)/Michel Urtado.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Le Grand-Condé, rival et serviteur

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