Le chaos des musées Picasso

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 19 septembre 2013 - 1694 mots

40 ans après la disparition du peintre, l’héritage Picasso se compose aussi de plusieurs musées éponymes, notamment en France et en Espagne, qui, si leur entente reste « cordiale », n’ont pas su se fédérer en réseau. Mais les nouvelles ambitions du Musée Picasso à Paris, qui rouvrira en 2014, devrait changer la donne.

Artiste de tous les records, Picasso est probablement le seul peintre à posséder sept musées dédiés à son œuvre : trois en France, trois en Espagne et un en Allemagne. Seule l’institution allemande est l’émanation d’un fonds privé, les autres sont toutes nées de la volonté de l’artiste ou de ses héritiers. Parmi ces lieux, quatre sont stricto sensu des musées et possèdent d’importantes collections, bien que disparates, résultant du contexte de leur création.

Le musée de Barcelone conserve ainsi la donation du secrétaire particulier de Picasso, Jaume Sabartés, ainsi que les œuvres de jeunesse restées dans la famille du peintre en Espagne. Ouvert en 1963, il est le plus ancien musée Picasso. Quarante ans plus tard, le pays se dote d’un second établissement, à Málaga, concrétisant un projet initié par le maître en 1953. « Dans les années 1990, ma mère a repensé au vœu de mon grand-père et a souhaité relancer ce projet dans sa ville natale », explique Bernard Ruiz-Picasso, le fils de Paulo et petit-fils de Picasso. En contrepartie du legs de Christine Ruiz-Picasso et des donations et prêts de son fils, la Région d’Andalousie s’engage alors à créer un musée, réparant un oubli historique. Les institutions espagnoles n’ont en effet guère manifesté d’intérêt pour le maître de son vivant : « Hormis à Barcelone, l’Espagne compte alors très peu d’œuvres de Picasso dans ses collections publiques », rappelle Carmen Giménez, préfiguratrice et première directrice du musée de Málaga, qui avait également tenté, sans succès, de créer un musée picassien à Madrid. En France, la situation n’est pas plus réjouissante ; peu nombreux sont les musées des beaux-arts qui, à l’instar de celui de Grenoble en 1923 et 1935, ont acquis des œuvres du vivant de l’artiste ; les autres rares pièces conservées dans les collections nationales sont le fruit de donations. Ailleurs, ces dernières ont participé à la création de musées, comme celui de Céret grâce au don, entre 1950 et 1953, de cinquante-trois œuvres. La donation la plus remarquable est tout de même celle concédée à la Ville d’Antibes, qui permet la fondation du premier musée Picasso en France, en 1966. Cette institution fait longtemps figure d’exception, alors que même le Musée national d’art moderne ne possède que onze œuvres données par l’artiste, grâce à l’intervention du conservateur Jean Cassou en 1947. C’est d’ailleurs la pauvreté des collections publiques qui incite Malraux à produire la loi sur la dation en paiement, promulguée en 1968 ; après le décès de Picasso, elle permet de créer un musée riche de cinq mille œuvres. De sorte qu’aujourd’hui, « le Musée national Picasso abrite un ensemble en tout point exceptionnel, depuis les maîtres, amis et pairs de l’artiste réunis dans sa collection personnelle, ses propres œuvres pour la période 1895 à 1972, jusqu’à la totalité des archives et documents que Picasso avait conservés par-devers lui. Plus grande collection publique au monde, en quantité, en valeur patrimoniale et en signifiance, il s’agit, de plus, de la collection élaborée par Picasso lui-même », souligne Anne Baldassari, la présidente du musée. Tout en gardant à l’esprit, « qu’on a failli louper [Picasso] », rappelait Lucien Clergue sur France Culture.

Une tradition de collaboration
Seule structure à jouir d’une collection exhaustive, le musée a, depuis son ouverture en 1985, joué « le rôle de chef de rang par rapport aux autres musées dont les collections, bien qu’importantes ou intéressantes, sont plus partielles », précise Anne Baldassari. Paris a largement participé à la programmation des autres musées picassiens, sans que l’on puisse cependant parler de réseau entre ces institutions. D’ailleurs, si un projet d’association les réunissant a été envisagé par Paris en 2006, il ne s’est à ce jour pas concrétisé. Il faut davantage qu’une entente cordiale, reposant principalement sur la bonne disposition de l’établissement parisien à l’égard des autres sites qui, possédant nettement moins d’œuvres, ne disposent pas, à la différence de Paris, de réelle monnaie d’échange. Le Musée national Picasso a ainsi par le passé procédé à des dépôts, notamment à Antibes, et conçu ou coproduit des expositions présentées à Málaga et surtout à Barcelone. Le musée catalan a accueilli de nombreuses manifestations chapeautées par Paris, dont la collection particulière de Picasso en 2007, un fonds ne sortant qu’exceptionnellement du musée car soumis à des conditions de prêt très restrictives. Ces collaborations n’étaient pas que philanthropiques, elles ont aussi permis à Paris d’exposer plus largement sa collection car, faute d’espace, le musée était limité dans le déploiement de son fonds.

Les ambitions de Paris
Aujourd’hui, le grand chantier de rénovation du musée national change la donne ; à sa réouverture, il montrera davantage d’œuvres et proposera plusieurs expositions dans ses murs, mais aussi à l’extérieur, et pas uniquement au sein du cercle picassien. La politique d’expositions itinérantes menée pendant les travaux, qui a rapporté 31 millions d’euros, va se poursuivre « évidemment à une autre échelle et à une autre fréquence », confie Anne Baldassari. Le ministère de la Culture a effectivement demandé au musée de continuer ces projets pour des raisons diplomatiques… et financières, le statut d’établissement public, obtenu en 2010, impliquant l’obligation d’engendrer davantage de ressources propres. Coup double pour l’établissement parisien, car ces expositions très rémunératrices lui permettent aussi de nouer des relations avec de prestigieuses institutions internationales, répondant à l’autre mission de son nouveau statut : « Faire rayonner les collections à travers le monde. » Bien sûr, cette perspective inquiète les autres structures picassiennes, même si le musée national se veut rassurant. Il promet qu’il continuera à collaborer avec elles, notamment de manière conséquente avec Málaga, qui accueillera les futures expositions organisées à Paris. Mais sa présidente prévient les autres musées : « Il faut néanmoins comprendre que le Musée Picasso doit assumer les missions d’un grand musée national et développer une politique scientifique et culturelle en affichant des objectifs qui ne peuvent se limiter à dialoguer avec le réseau des musées picassiens et à l’irriguer. Ce n’est qu’une partie, périphérique, de son activité. » Le musée parisien, qui s’est considérablement professionnalisé et qui a étendu son carnet d’adresses grâce à la tournée internationale de ses chefs-d’œuvre, va donc devoir faire des choix, car sa collection n’est pas extensible ; elle se compose à 80 % d’œuvres graphiques par nature soumises à des conditions d’exposition limitatives, et sur les mille pièces qui restent, « la moitié est d’une fragilité extrême et ne peut pas être prêtée ni voyager », précise le musée.

L’émergence d’un « réseau »
À cause de l’indisponibilité de la collection parisienne et en prévision des futurs projets du musée national, les musées picassiens ont donc dû apprendre à fonctionner sans Paris, via des collaborations avec d’autres structures, mais aussi en tissant un réseau alternatif. Depuis 2007, Málaga et Barcelone ont ainsi davantage travaillé ensemble ; l’exposition consacrée à la jeunesse de Picasso, présentée en 2013 au sein du musée andalou, est le fruit de cette nouvelle collaboration. En 2011, Málaga a également coproduit avec le Musée Picasso de Münster l’exposition dédiée aux photographies de David Douglas Duncan. En outre, le musée compte aussi sur la coopération des autres héritiers. « Avec ma mère, nous avons initié ce musée avec l’idée que ce soit un lieu où toute la famille se sente chez soi », souligne Bernard Ruiz-Picasso. Et, en effet, de l’exposition inaugurale à la manifestation en cours, ses cohéritiers alimentent régulièrement la programmation du musée.

De plus, les musées espagnols, qui au cours des dernières années ont gagné en visibilité – Barcelone attire un million de visiteurs et Málaga, 350 000 –, peuvent également solliciter plus aisément de grandes institutions. En 2011, Barcelone a ainsi coproduit « Feasting on Paris. Picasso 1900-1907 » avec le Musée Van Gogh d’Amsterdam. Enfin, l’Espagne collabore de plus en plus avec Antibes. Pendant ses travaux de rénovation, en 2006 et 2007, le musée antibois a présenté sa collection à Málaga, Barcelone et Münster. « J’aurais pu la louer au Japon ou aux États-Unis, j’avais beaucoup de demandes en ce sens, mais cela m’a paru plus cohérent de travailler dans une synergie de musées Picasso », explique Jean-Louis Andral, son directeur. Ce dernier annonce d’ailleurs qu’ils réfléchissent « actuellement à des projets communs qui pourraient être présentés à Antibes, Málaga et Barcelone ». Le renforcement de ce réseau entre l’Espagne et Antibes apparaît aujourd’hui comme inéluctable, tant le musée parisien est sollicité par de multiples projets, dont un futur partenariat avec Cannes.

Vers un Musée picasso à Cannes ?
« Depuis 2011, nous sommes en discussion avec Anne Baldassari pour créer un musée dédié à Picasso à La Malmaison, à Cannes », affirme le directeur de ce centre d’art, Frédéric Ballester. Contrairement aux rumeurs, le musée national ne prévoit cependant nullement d’y créer une antenne, mais envisage, avec l’assentiment de son ministère de tutelle, un parrainage de longue durée. Celui-ci consisterait à « aider à la programmation de ce futur équipement culturel comme à son fonctionnement à travers la présentation ou l’aide à la conception d’expositions temporaires et d’événements culturels de haut niveau », indique-t-on à Paris. Car à Cannes aussi, on ne mise pas seulement sur l’aide du musée national, mais également, explique Frédéric Ballester, « sur l’appui de collectionneurs, dont Marina Picasso » ; elle y expose d’ailleurs actuellement sa collection graphique. Interrogée sur son désir de poursuivre cette collaboration avec la Ville, si le projet de musée se concrétise, l’héritière répond favorablement : « Ce serait avec plaisir, d’autant que présenter Picasso ici a du sens. »

Musée national Picasso Paris, 5 rue de Thorigny, Paris-3e, www.musee-picasso.fr 

Musée Picasso Antibes, Château Grimaldi, Antibes (06) tel: 04 92 90 54 20 Musée Picasso Vallauris, Place de la Libération, Vallauris (06), www.musee-picasso-vallauris.fr

Musée Picasso Barcelone, Montcada 15-17 - 08003 - Barcelone www.museupicasso.bcn.es

Musée Picasso Málaga, Palacio de Buenavista - calle san Agustin 8 - 29015 - Málaga www.museopicassomalaga.org

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°661 du 1 octobre 2013, avec le titre suivant : Le chaos des musées Picasso

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