Dimanche 18 février 2018

Le bouffon la brute et le philosophe

L'ŒIL

Le 6 septembre 2007

Musée de Rouen, aile sud. Six portraits se font face, dans une pièce hexagonale. Au mur, Platon, Aristote surgissent de très vagues souvenirs scolaires : le mythe de la Caverne, la Physique, Démocrite, Ésope. Une exposition aussi aride qu’un oral du bac ? Le Démocrite de Velázquez en détient la clé.
Ce Démocrite, mystérieusement arrivé à Rouen sous l’Ancien Régime, est d’abord difficilement identifiable. Démocrite désigne un globe, iconographie passe-partout : il tourne le monde en dérision. En Suède, on retrouve son jumeau, au nez démesuré qui tient un verre de vin ! Penchons-nous d’un peu plus près sur le tableau de Rouen : il présente deux manières picturales. Modelés onctueux dans le bas, empâtements énergiques dans le haut.
Que cachent les empâtements du rusé Démocrite ? « Un tableau peint en deux fois, entamé vers 1625, achevé vers 1630 », estime le conservateur Diederik Bakhuÿs. Cinq ans qui ont changé le vin en globe. Mystérieux changement, mystérieux sujet, unique chez Velázquez. Qu’a-t-il pu se passer en cinq ans ? Velázquez découvre le travail de Ribera, le grand spécialiste de ces portraits d’« ancêtres spirituels », des commandes destinées aux bibliothèques des grands.
Petit tour de salle des misérables à la peau sèche et fripée, au sourire édenté. Voilà Aristote et Platon selon Ribera. Un quasi-truand au sourire égrillard, un pauvre bougre au regard vide, sorte de bœuf magnifique : voilà Démocrite et Ésope selon Velázquez.
« Les peintres n’avaient pas plus que nous une connaissance approfondie des textes. Pour représenter les penseurs, ils ont choisi de les incarner très fortement. La puissance des portraits tient au travail d’après modèle », explique Diederik Bakhuÿs. Et pour modèles, des mendiants, des bouffons ? « Chez Ribera, la représentation des grands hommes s’accompagne d’une réflexion morale, sur la pauvreté. Ils sont dignes et traités avec sensibilité. »
Chez Velázquez, le gueux philosophe est brossé avec une verve picaresque mais incroyablement altière. Où donc se place l’intelligence du penseur, dans ces portraits bizarres ? Pas dans la vivacité du regard, certes, ni dans la richesse allégorique (un globe, un curieux livre de mathématiques). L’acuité est celle du peintre. Surgissant de l’ombre, avec une grâce aristocratique, ces trognes sont déconcertantes, simples et brutales. Comme l’intuition du Vrai.

« Velázquez-Ribera, curieux philosophes », musée des Beaux-Arts, esplanade Marcel Duchamp, Rouen (76), tél. 02 35 71 28 40, jusqu’au 20 février.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°576 du 1 janvier 2006, avec le titre suivant : Le bouffon la brute et le philosophe

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