Le baroque italien entre en force Outre-Manche

Denis Mahon lègue sa collection de maîtres italiens du XVIIe siècle

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 6 novembre 2009

L’historien de l’art Denis Mahon a décidé de léguer soixante et un des soixante-quinze tableaux de sa collection de maîtres italiens au National Art Collections Fund. À la mort du collectionneur, l’organisme britannique les mettra en dépôt dans différents musées du Royaume-Uni avec ordre de les retirer de toute institution qui déciderait de vendre d’autres tableaux de ses collections. Deux toiles seront directement léguées à la National Gallery de Londres, tandis que douze autres rejoindront les collections de la National Gallery de Dublin et de la Pinacothèque de Bologne. Ces soixante-quinze tableaux, presque tous du XVIIe siècle, d’une valeur équivalant à plus de 200 millions de francs, comprennent notamment des œuvres de Guerchin, Guido Reni, Dominiquin, Annibale Carrache, Pierre de Cortone, Luca Giordano… À partir de la fin du mois prochain, l’ensemble de cette collection sera pour la première fois présenté à la National Gallery de Londres.

Âgé de quatre-vingt-six ans, Denis Mahon a mené une longue et remarquable carrière d’historien de l’art, de collectionneur et d’ardent défenseur de la cause des musées (lire ci-contre). Spécialiste du baroque italien, il a joué un rôle déterminant dans ce domaine en réhabilitant des artistes du XVIIe siècle tels que Guerchin. Les soixante et une peintures qu’il a décidé d’offrir aux musées britanniques transiteront par l’intermédiaire du National Art Collections Fund (NACF) selon des modalités inhabituelles. Les œuvres seront mises en dépôt par le NACF dans plusieurs collections publiques, avec ordre de les retirer de toute institution qui déciderait de vendre des tableaux de ses collections (deaccessioning). Selon Denis Mahon, cette menace de retrait constitue une "épée de Damoclès" censée dissuader les principaux musées britanniques de se défaire des œuvres qu’ils détiennent. Cette clause ne s’applique qu’à la vente de peintures, et non à celle de gravures ou autres œuvres existant en plusieurs exemplaires.

Les institutions bénéficiaires se trouvent à Londres, Oxford, Cambridge, Birmingham, Liverpool, Leeds et Édimbourg, tandis que douze peintures seront offertes à deux musées italiens et irlandais : sept à la Pinacoteca Nazionale de Bologne et cinq à la National Gallery of Ireland, à Dublin.

Bien que Denis Mahon n’ait pas souhaité divulguer la répartition précise de ses peintures, notre partenaire éditorial, The Art Newspaper, est en mesure de fournir certains détails. La National Gallery de Londres devrait recevoir dix-huit tableaux, parmi les joyaux de la collection. Seize de ces œuvres seront déposées par le NACF, tandis que les deux autres, qui appartiennent au Mahon Trust, deviendront la propriété du musée londonien. Dans ce lot de dix-huit tableaux figurent sept œuvres actuellement en prêt à long terme : cinq chefs-d’œuvre de Guerchin, Saint Grégoire le Grand avec les saints Ignace de Loyola et François-Xavier, L’Ange apparaissant à Agar et Ismaël, La Sibylle de Cumes, Élie nourri par les corbeaux et Présentation de Jésus au Temple, plus un tableau de Gioacchino Assereto, L’Ange apparaissant à Agar et Ismaël, et un Ludovico Carrache, Le Christ au jardin des Oliviers. Un autre tableau de la collection, L’enlèvement d’Europe par Guido Reni, est en cours de restauration à la National Gallery, où il demeurera très vraisemblablement.

Impact extraordinaire
Ces tableaux constituent le legs le plus important reçu par la National Gallery depuis les années vingt. "Notre fonds d’œuvres du baroque italien en sera complètement transformé et comptera désormais parmi les plus beaux du monde", affirme Neil MacGregor. Le directeur du musée estime que la décision de Mahon aura un impact comparable à celle de Samuel Courtauld, qui avait donné 50 000 livres sterling au musée, en 1924, pour l’achat d’œuvres impressionnistes et post-impressionnistes.
Le legs Mahon sera intégré aux tableaux italiens déjà exposés à la National Gallery, et non isolé dans une salle spéciale, conformément à la politique du musée et à la volonté de Denis Mahon, qui souhaite que l’on voie ses tableaux aux côtés d’œuvres semblables. La National Gallery recevra également dix études à l’huile de Luca Giordano, réalisées pour les célèbres fresques du plafond du Palazzo Medici-Riccardi à Florence. Mises en dépôt à Londres, les études de Giordano seront probablement prêtées au National Museum and Gallery de Cardiff, au Pays de Galles.

De son côté, la National Gallery of Scotland, à Édimbourg, recevra huit peintures, l’Ashmolean Museum, à Oxford, douze, et le Fitzwilliam, à Cambridge, six. Le Birmingham Museum and Art Gallery aura cinq tableaux ; trois œuvres (dont un Guerchin) iront aux National Museums and Galleries du Merseyside pour la Walker Art Gallery de Liverpool, tandis que les Museums and Art Galleries de Leeds recevront un tableau, promis à Temple Newsam House.

Legs sous conditions
Dans une déclaration remise à The Art Newspaper, Denis Mahon précise les conditions de son legs : le gouvernement doit honorer "ses différents engagements et soutenir les collections publiques". Le collectionneur craint en effet que la mise à disposition des fonds de la Loterie nationale ne serve de prétexte à des restrictions budgétaires. Tout en voulant recevoir l’assurance que le financement public des musées ne subira pas de réductions importantes, Denis Mahon souhaite que le dispositif d’acceptance in lieu (analogue au système français de la dation) soit maintenu.

À sa mort, la propriété de la plupart des tableaux sera transférée au Sir Denis Mahon Charitable Trust (association sans but lucratif). Selon l’accord actuel, ce dernier transférera alors au NACF la propriété des œuvres, qui seront réparties selon les instructions détaillées laissées par le collectionneur.
Sir Nicholas Goodison, président du NACF, se réjouit de la perspective de ce legs : "Cet accord, aux termes duquel les titres de propriété d’une aussi remarquable collection de tableaux sont remis au NACF, est sans précédent. Nous ferons de notre mieux pour veiller à ce que les désirs de Denis Mahon soient respectés, notamment en matière de deaccessioning." Il s’agira certainement du fonds le plus important reçu par l’organisation depuis le legs Ernest Cook en 1955. Le petit-fils de Thomas Cook, fondateur de l’agence de voyages, avait à l’époque légué environ cent cinquante œuvres et objets d’art, aujourd’hui disséminés entre divers musées et évalués à l’équivalent d’une quarantaine de millions de francs.

Bologne et Dublin
Par ailleurs, Denis Mahon va léguer douze tableaux à deux musées étrangers, à Bologne et Dublin, et il en destine un autre à une personne qui lui est proche. Sept tableaux d’artistes bolognais seront donnés à la Pinacoteca Nazionale : deux œuvres de Guerchin, deux de Reni, une d’Annibale Carrache, une de Dominiquin, et enfin un Portrait de Guerchin par son neveu, Benedetto Gennari, dont l’intérêt est essentiellement historique. Sur les cinq peintures que recevra la National Gallery of Ireland, trois doivent combler des manques dans sa collection : ni les premières œuvres de Guerchin, ni Reni, ni Dominiquin n’y sont actuellement représentés. Les deux autres tableaux, un Annibale Carrache et un Sébastien Bourdon (Jacob se préparant à un voyage), proviennent de la collection particulière de Thomas Bodkin, ancien directeur du musée dublinois.

Denis Mahon compte également laisser à l’Ashmolean Museum ses quarante-six dessins de Guerchin, qui viendront enrichir une collection déjà superbe. Les dessins en question ont fait l’objet d’une exposition en 1986, et leur prêt s’est prolongé depuis lors. L’Ashmolean en prendra possession directement, sans qu’ils transitent par le NACF, et il se peut que certains d’entre eux soient légués au titre de l’acceptance in lieu.

Les seuls tableaux que Denis Mahon ait jamais vendus, tous trois dans les années soixante-dix, seront prêtés pour l’exposition à la National Gallery. Il s’agit du Couronnement de la Vierge par Annibale Carrache (Metropolitan Museum of Art, New York), du Mariage mystique de sainte Catherine de Guerchin (Gemäldegalerie, Berlin) et d’un Poussin, Rencontre d’Éliézer et de Rébecca au puits (vendu à Wildenstein, New York). La National Gallery of Scotland à Édimbourg espère elle aussi présenter la plupart des tableaux du futur legs Mahon : elle pourrait accueillir l’exposition de juin à septembre.

Un parcours indépendant
Depuis soixante ans, Sir Denis Mahon est l’un des spécialistes les plus éminents de l’art italien du XVIIe siècle. Né en 1910, il adhère au NACF dès 1926 alors qu’il est élève à Eton. L’oncle de son père compte parmi les fondateurs de la banque de commerce Guinness Mahon et, grâce à la fortune paternelle, Denis Mahon ne fut jamais contraint de gagner sa vie. Il a ainsi pu consacrer tout son temps à des recherches menées en toute indépendance. Après avoir terminé ses études à Oxford, Mahon revient à Londres en 1934. Il suit pendant deux ans des cours au Courtauld Institute, récemment créé. Auditeur libre, il ne s’inscrit à aucun examen. Un jour, il demande à Nikolaus Pevsner, son professeur, quel artiste du XVIIe siècle pourrait être intéressant à étudier : "Pourquoi pas Guerchin ?", répond Pevsner. Mahon avait trouvé sa voie.

Bientôt, la "collectionnite" s’empare de lui. En 1934, à l’occasion d’un séjour à Paris, il achète un tableau de Guerchin pour 120 livres sterling : Jacob bénit les fils de Joseph. Deux ans plus tard, il fait sa deuxième acquisition importante, Élie nourri par les corbeaux, également de Guerchin, qu’il achète – un peu plus cher – au prince italien Barberini. De retour à Londres, il le propose à Kenneth Clark, le nouveau directeur de la National Gallery, qui s’exclame : "Quel tableau magnifique ! Mais jamais je ne pourrai persuader mon conseil d’administration de l’acheter." À cette époque, le baroque italien est encore vu d’un très mauvais œil… mais par la suite, de toutes les pièces de la collection Mahon, c’est ce tableau qui inspirera la plus vive convoitise aux directeurs de la National Gallery, à laquelle l’œuvre est prêtée depuis 1987.

Denis Mahon continue de collectionner les tableaux italiens, ou de style italien, pendant la Seconde Guerre mondiale et les années cinquante, mais ralentit le rythme de ses achats lorsquent les prix montent, hausse d’ailleurs due en partie à ses écrits et à ses découvertes. Son dernier achat remonte à 1967. Bien que sa collection soit aujourd’hui évaluée à plus de 25 millions de livres, il n’a déboursé que 50 000 livres pour la constituer. Son acquisition la plus dispendieuse reste la Présentation au Temple de Guerchin, payée un peu moins de 2 000 livres en 1953.

Contre le "deaccessioning"
À la tête d’une collection remarquable, Mahon s’est toujours montré un prêteur généreux et a par ailleurs régulièrement apporté son concours financier aux institutions publiques qui s’efforçaient de sauver leurs chefs-d’œuvre. À deux reprises, entre 1957 et 1964 et de 1966 à 1973, il a été administrateur de la National Gallery. Quant aux travaux d’érudition, son apport le plus important est Studies in Seicento Art and Theory (Études sur l’art et la théorie du Seicento). Au nombre de ses catalogues d’exposition, Dessins de Carrache (Bologne, 1956), Dessins et peintures de Guerchin (Bologne, 1968-1969), Dessins de Guerchin dans la collection royale (1989, avec Nicholas Turner), enfin, Peintures de Guerchin (Bologne, Cento et Washington, 1991-1992). Il a également publié Poussiniana (1962), essai inspiré par l’exposition Poussin organisée à Paris en 1960.

Mais Denis Mahon s’est également fait connaître dans les milieux artistiques en y jouant un rôle beaucoup plus controversé : celui d’agitateur tonitruant, qui se bat de longue date contre l’entrée payante dans les musées. Il est intervenu énergiquement en faveur de la création du National Heritage Memorial Fund, en 1980, et s’est également efforcé d’obtenir une amélioration du système de l’acceptance in lieu. Mais c’est contre la menace de voir les musées se défaire de leurs œuvres d’art que Mahon a mené le plus opiniâtre de ses combats. Dès 1953, il s’élevait contre certaines propositions gouvernementales aux termes desquelles la National Gallery aurait été autorisée à vendre des tableaux. Après sa mort, la condition dont il a assorti son legs prolongera son combat contre le deaccessioning.

DISCOVERING THE ITALIAN BAROQUE : THE DENIS MAHON COLLECTION, 26 février-18 mai, National Gallery, Sainsbury Wing, Trafalgar Square, Londres, tél. 0171-839 3321, ouvert tlj 10h-18h, mer. 10h-20h, dim. 12h-18h. Catalogue sous la direction de Gabriele Finaldi et Michael Kitson, avec des essais de Christopher Brown et Humphrey Wine, National Gallery Publications, 35 £ (280 F), commande par tél. au 0171-747 2870.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°32 du 1 janvier 1997, avec le titre suivant : Le baroque italien entre en force Outre-Manche

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