Samedi 15 décembre 2018

Bruxelles

L’attrait de l’Autre

Les Flamands à Rome, la crise de l’image au XVIe siècle

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 671 mots

À travers le séjour à Rome des Flamands au XVIe siècle, le Palais des beaux-arts espère jeter un éclairage nouveau sur les relations Nord-Sud, en mettant en évidence le besoin d’échanges et de mixité. Un prétexte historique pour une ambition mondialiste ?

BRUXELLES (De notre correspondant) - Le voyage d’Italie a constitué un lieu commun de la culture artistique européenne. Sa signification et son importance ont évolué selon l’époque : désir de revivre in situ l’antique, recherche de modèles classiques, volonté de comprendre la Renaissance, refuge dans le passé… L’exposition, conçue par Nicole Dacos et Bert Meijer, prend pour objet le séjour des artistes flamands à Rome au XVIe siècle. Le point inaugural est donné par Jean Gossart, qui arrive en Italie en 1508, et la conclusion du périple fixée à Rubens qui, en 1608, peint à Rome la Mise au Tombeau de la Galerie Farnèse.

L’exposition illustre, en fait, la relation d’une Flandre encore attachée aux valeurs du monde gothique à une Italie qui a déjà formulé les principaux acquis de la Renaissance. Il s’agit de témoigner de fractures intellectuelles, culturelles, morales et politiques à travers la crise de l’image qui marque la Flandre du XVIe siècle. L’argument n’est pas neuf. Nous en avons rendu compte à propos de l’ouvrage de Paul Philippot (voir JdA n° 7, octobre).

Conçue en trois parties, l’exposition offre d’abord un aperçu de l’état des beaux-arts dans la Flandre des années 1500, avec Gossart, van Scorel, Lombard ou les disciples de Van Orley. Le cas de Pieter Brueghel, qui séjourne en Italie de 1550 à 1553, se révèle emblé­matique. Au contact de la culture italienne, ce dernier revient volontairement vers la tradition flamande. Autour de 1570, les relations avec l’Italie deviennent intenses.

D’une part, parce que l’humanisme finit par détrôner les valeurs médiévales et d’autre part, parce que les crises politiques et les guerres font des Pays-Bas méridionaux une terre d’intolérance et de répression. L’iconoclasme et l’inquisition donneront à l’élément italianisant une force d’attraction singulière. Pour nombre de spectateurs, l’œuvre de Barthel Spranger – qui deviendra ensuite le premier peintre de Rodolphe II à Prague – fera figure de révélation.

Mais l’"émigration" ne reste pas sans influence sur les Italiens eux-mêmes. À Rome, les Fiaminghi sont nombreux et bien organisés. Le travail de Jean de Bologne exercera un ascendant important sur la sculpture italienne. Sociolo­gi­quement, Rome devient une cité internationale, et la cour du cardinal Farnèse brille d’un caractère bariolé où se mêlent Croates, Allemands, Français, Italiens ou Flamands. C’est dans ce milieu marqué par le maniérisme que vont apparaître, au tournant du XVIIe siècle, les signes d’un renouveau.

Paul Bril, pour le paysage, et Jan Brueghel, pour la nature-morte, annoncent une transformation des formes artistiques sur lesquelles Rubens – signalé comme le point d’orgue de l’exposition – établira son œuvre. Ainsi, l’évolution des styles, qui se marque de 1508 à 1608, reposerait sur un principe de mixité et de confrontation dont on mesurera ici toute la profondeur. Des Primitifs au Baroque, l’évolution passe par des échanges souvent faciles à sentir, mais difficiles à démontrer. Les archives sont dispersées ; l’étude demande une mobilité et une pluridisciplinarité encore trop rares au sein des chercheurs.

Pour Piet Coesens, le directeur de la Société des expositions du Palais des beaux-arts, l’objectif d’une pareille exposition va au-delà de la seule connaissance du passé. Il s’agit d’imposer le principe d’échange comme valeur universelle, et faire de la culture une force qui dépasse les cloisonnements et les nationalismes. Aux discours souvent peu argumentés de la critique contemporaine, on a préféré ici le recours à l’histoire. Le temps a fait son œuvre et a dépassionné le débat. Mais on peut toujours s’interroger sur la pertinence de ce dialogue entre passé et présent. Le XVIe siècle flamand constituera-t-il une référence pour le monde moderne ? Peut-on situer l’intérêt des Fiaminghi a Roma en termes d’actualité de la création ?

\"Fiaminghi a Roma\"

Bruxelles au Palais des beaux-arts, du 24 février au 21 mai, entrée 250 FB (42 FF), catalogue de 360 pages in-4°.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : L’attrait de l’Autre

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