Vendredi 23 février 2018

L'art français sur plusieurs fronts : Le challenge de Central Park

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 6 novembre 2009

Après \"Made in France\", le Centre Pompidou participera en septembre 1998, à New York, à la manifestation la plus importante jamais consacrée à l’art français aux États-Unis. \"L’art en France du début du siècle à nos jours\" occupera tous les espaces du Guggenheim, ceux du bâtiment de Frank Lloyd Wright uptown et ceux de l’annexe à SoHo. Thomas Krens, directeur du Guggenheim Museum, évoque ce projet et s’explique sur la difficile perception américaine d’une diversité bien française.

Comment s’articulera l’exposition "L’art en France du début du siècle à nos jours" ?
Thomas Krens. Uptown, il va y avoir une sorte de face à face : le Centre Pompidou sélectionne une œuvre de ses collections, nous en choisissons une parmi les nôtres, un peu comme au jeu d’échecs. J’aime beaucoup travailler avec des collections : cela élimine l’anxiété d’avoir à demander des prêts,  à faire des compromis si le Picasso souhaité n’est pas disponible. Cela a pris du temps pour convaincre l’équipe du Centre Pompidou que c’était une bonne idée. Nous avons tous les deux des Picasso magnifiques, mais les nôtres sont plus anciens ; nous avons un seul Matisse, le Centre en a beaucoup… Nos deux musées ont des collections impressionnantes de Brancusi, Kandinsky, Léger, mais elles sont différentes. Les collections auront l’air autre, une nouvelle lecture se créera à travers les séquences. Downtown, la deuxième exposition, allant des années soixante à nos jours, inclura l’architecture, le design, la mode… Les deux vont coïncider et je pense que c’est une bonne idée. La culture française va prendre d’assaut New York !

Cette exposition va raviver les interrogations sur la manière dont les Américains considèrent les artistes français, leur éclipse par rapport aux Allemands, aux Italiens… ?
Je crois qu’il existe  aux États-Unis un potentiel d’intérêt très fort pour la culture française, largement grâce à la fascination des Américains pour Paris et pour tout ce qui est français. Avant la guerre, votre capitale dominait la scène artistique ; la France personnalise la culture pour la majeure partie du XXe siècle. Le fait que cet intérêt soit moindre aujourd’hui, ou qu’il ait duré si longtemps, ne devrait pas surprendre, car l’histoire connaît des cycles, même s’ils sont imparfaits. Pourquoi l’Expressionnisme abstrait dans les années 50, pourquoi l’Allemagne dans les années 80 ont-ils été dominants ? Qui aurait pu le prévoir ? Au début du siècle, la culture américaine n’était pas considérée comme l’égale de la culture européenne. Je ne pense pas qu’il y ait une conspiration, mais je constate une absence, car même si une galerie new yorkaise présente une exposition de Jean-Pierre Raynaud, il n’y a pas de perception générale de l’art français, à l’inverse de l’art allemand.

Pourquoi ?
Parce qu’il y a sans doute plus de diversité dans la scène artistique française, alors que beaucoup de peintres allemands ont le même vocabulaire que certains artistes new-yorkais. Il y a également un effet de masse. Dans les années 80, l’intérêt s’est déplacé pour un temps vers Allemagne et l’Italie ; aujourd’hui la Grande-Bretagne paraît attirer davantage les regards. Quand un groupe de soldats marche dans la rue, vous les remarquez. Un soldat isolé, vous ne le voyez pas forcément.

Surprenante comparaison pour l’art ?
Je pourrais prendre l’exemple de policiers, de danseurs… Tout dépend s’ils vont ensemble ou chacun dans une direction. On ne peut pas dire par exemple que le Pop Art, l’Expressionnisme abstrait, ou l’art minimal caractérisent l’art français, comme la Trans-avant-garde caractérise l’Italie. Mais je ne pense pas cela soit nécessairement mauvais, au contraire. Cette diversité bien française cache beaucoup d’œuvres très intéressantes.

Pourtant le Guggenheim n’a pas consacré de grandes expositions à des artistes français, comme il l’a fait pour des Italiens ou des Allemands.
Ce n’est pas vrai. Je vais sans doute oublier des noms, mais avant mon arrivée, il y a eu une grande exposition Yves Klein, une exposition Alechinsky. Est-ce qu’il est français ?

Non, Alechinsky est belge.
En tout cas, il n’y a pas de discrimination, certainement pas de ma part. Mais nous sommes une institution américaine et nous devons servir nos propres intérêts. Il est plus facile d’exposer Rauschenberg ou Rosenquist car nous sommes sûrs d’avoir un public. Je connais certains artistes français personnellement, comme Daniel Buren avec qui je souhaite travailler pour le nouveau musée de Bilbao, mais je dois reconnaître que je n’ai pas passé beaucoup de temps en France. Pour l’Europe, l’activité du Guggenheim, avec ses différents musées déjà ouverts ou en projet, est dirigée essentiellement vers l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie et l’Espagne.
Pour l’exposition dont nous parlons, j’ai dit à Bernard Blistène que je souhaitais y voir Mathieu et Soulages. Jackson Pollock et De Kooning tendent à caractériser un certain style international de l’Expressionnisme abstrait. Il faut regarder les travaux de ces artistes français avec un œil neuf ; la fine peinture gestuelle de Mathieu, celle à la brosse de Soulages peuvent être vues dans un nouveau contexte. Souvent ces artistes manquent, un peu comme Yves Klein qui n’est pas associé au mouvement minimal américain parce qu’il est considéré comme beaucoup plus européen.

Vous citez Soulages. La rétrospective que lui a consacrée le Musée d’art moderne de la Ville de Paris est allée à Montréal, aux portes des États-Unis, mais aucun musée de votre pays n’en a voulu. Pour quelles raisons ?
Nous avons prêté des œuvres pour cette exposition. Il y a sans doute plusieurs explications à votre question. Bien sûr, je verrais bien une exposition Soulages au Guggenheim. Pourquoi ne l’avons nous pas faite ? J’ai mon propre programme, et je pense que les institutions doivent établir une coopération à long terme, comparer leurs programmes d’expositions sur dix ans et voir comment elles peuvent développer des projets communs. Nous ne pouvons plus produire des expositions en étant en concurrence les uns avec les autres. J’espère que cela va changer. Pour l’instant, c’est rare ou inexistant, mais j’agis dans ce sens

En France, l’aide à "l’exportation" des artistes est largement publique, gérée par le gouvernement. Est-ce, de votre point de vue, un avantage ?
J’ai l’impression que cela change de plus en plus. Mais je ne vois pas cette politique comme une aide ou un inconvénient. Si vos intérêts sont clairement définis, vous n’avez pas besoin d’interventions du gouvernement. Ainsi, je poursuis des relations avec Jean Nouvel parce que j’ai été fasciné par le bâtiment qu’il a réalisé pour Cartier. Si je construis un nouveau musée, je pourrais faire appel à lui. Le rôle du gouvernement est de donner forme au dialogue, de définir les priorités. Au début, le Centre Pompidou ne voyait pas l’intérêt d’exposer sa collection à New York. Il pensait peut-être qu’il valait mieux le faire au Japon et en obtenir 5 millions de dollars. Or, cette double manifestation va agir comme une marée montante, dans laquelle vont s’engouffrer les galeries privées. Vous verrez, les galeries feront la troisième exposition.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°32 du 1 janvier 1997, avec le titre suivant : L'art français sur plusieurs fronts : Le challenge de Central Park

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