L’art français sur plusieurs fronts : Bilan ou prospective ?

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 6 novembre 2009

L’art français contemporain est à nouveau l’objet d’une attention soutenue de la part des institutions. \"Made in France\" commémore les vingt ans de Beaubourg, qui exportera selon un autre principe ses collections d’art national aux États-Unis. Le Magasin de Grenoble retrace le fil des années quatre-vingt à aujourd’hui. Bilan, défense ou prospective ?

L’art français contemporain est souvent perçu à l’ombre de l’art français moderne : les souvenirs d’une gloire sans partage ont évidemment porté préjudice à la création vivante, et l’éternel triomphe de Picasso, Matisse, Duchamp, trinité contradictoire d’un esprit de finesse et de géométrie, continue de peser de tout son poids sur la conscience et les réflexes de la communauté artistique. Laquelle a pu nourrir depuis les années cinquante un complexe vis-à-vis de l’étranger, rarement analysé en profondeur, souvent esquivé. Car, lorsque l’on évoque l’art hexagonal, la discussion s’impose fatalement en termes comparatistes : l’essor de l’Amérique après-guerre, la revanche allemande et italienne dans les années soixante-dix ont semblé écarter davantage le pays d’un concert international auquel il jugeait pouvoir prétendre de plein droit.

Promotions et constats
La promotion institutionnelle de l’art français est restée partagée entre l’espoir d’une reconquête hors des frontières et l’affirmation nationaliste d’une identité que rien ne fédérait. À l’export, la gestion de l’art vivant suit un modèle diplomatique inadapté aux réalités contemporaines puisqu’il s’agit au fond de servir deux maîtres à la fois, sans que jamais l’un ou l’autre puisse se satisfaire du (dispendieux) service rendu. Les tentatives des dernières années, en direction des États-Unis en particulier, n’ont pas eu les effets persuasifs escomptés. Tout se passe comme si le regard condescendant des Américains ou des Allemands, loin d’être combattu, était objectivement favorisé. Commissaire de l’exposition du Centre Pompidou hors les murs au Guggenheim en 1998, Bernard Blistène devra affronter ces étroites limites du genre, à moins que son propos ne soit délibérément déplacé par rapport aux querelles franco-françaises et aux compromis qui les caractérisent.

Sur place, la perception du problème se modifie, et les deux expositions qui s’ouvrent au mois de janvier à Paris et Grenoble, bien que différentes dans leurs perspectives, en tiennent à peu près le même compte. Pour Germain Viatte, directeur du Mnam/CCI, l’accrochage renouvelé des collections sous le titre "Made in France" a des motivations institutionnelles (on célèbre les cinquante ans du Musée d’art moderne et les vingt ans du Centre Georges Pompidou), mais il entend surtout tourner une page.

Il y eut, selon lui, dans les années soixante, un combat de sa génération pour imposer une vision internationaliste, qui a pu donner la fâcheuse impression d’avoir sacrifié la situation nationale. Organisée thématiquement, couvrant la période qui va de 1947 à aujourd’hui et faisant la part belle aux artistes étrangers qui ont choisi la France, cette exposition veut corriger ce diagnostic pessimiste. "Made in France" se veut aux antipodes d’une reconstitution d’une École de Paris, mais plutôt la représentation d’une vraie scène ouverte sur l’extérieur. Elle est aussi pour partie un bilan des activités du Musée national qui, toujours selon son directeur, n’a cessé d’agir en faveur de la scène française. Il s’agit surtout de montrer, en mettant en valeur certaines affinités, et à défaut d’une illusoire cohérence, certaines permanences au-delà de la question des générations. Cohérence qui sera également vérifiée dans les domaines de l’art graphique, de l’architecture et du design pour que vive encore l’utopie de l’interdisciplinarité du Centre.

Contre le nationalisme
Se voit ainsi bannie toute perspective nationaliste qui évoquerait le principe d’un Whitney à la française, que certains appellent de leurs vœux mais qui constitue pour Germain Viatte "une idée grotesque". Ce qui vaut pour un pays en position dominante serait en effet ici un prolongement des crispations défensives qu’il convient au contraire d’endiguer. Même approche, avec une connotation plus militante, au Magasin de Grenoble, où Yves Aupetitallot a retenu la date de 1978 pour commencer son panorama. Figurent dans cette exposition deux générations qui ont, selon lui, été parmi les premières à porter une attention soutenue à la scène internationale et à trouver les moyens de s’y inscrire. Loin d’un débat franco-français, il s’agit de privilégier un regard qui aurait fait en quelque sorte un détour par la scène internationale, ce qui permet en outre d’éviter toute posture défensive qui met nécessairement en valeur les faiblesses. D’autant, souligne Aupetitallot, que l’on note aux États-Unis ou en Allemagne un certain essoufflement qui devrait faire disparaître les derniers complexes.
À l’exclusion de certaines tendances formalistes et de la peinture figurative des années quatre-vingt, seront regroupés des artistes aussi différents que Bazile Bustamante, Bernard Frize, Bertrand Lavier, Alain Séchas ou Jean-Luc Vilmouth. Un autre ensemble, d’une sensibilité quelque peu différente, regroupera IFP, Philippe Cazal, Ange Leccia,

Pascal Convert. À partir de ces deux entités seront présentées des salles thématiques où figureront les œuvres d’artistes plus jeunes, comme Basserode, Bismuth, Gonzalez-Foster ou Pierre Joseph. Cette structure étoilée tend aussi à montrer la réalité d’une transmission de génération en génération, et à faire apparaître certaines filiations plus ou moins évidentes mais qui finissent par tisser une toile.
Les bilans et les inventaires sont sans aucun doute nécessaires, aujourd’hui plus que jamais tandis que s’amorce une recomposition du paysage artistique. S’ils parviennent à éviter l’écueil de la neutralité, s’ils ne se réfugient pas dans les prudents dosages qui épargnent les uns et les autres, ils peuvent permettre une relecture dynamique et favoriser des prospectives. Quoi qu’il en soit de leur qualité, la coïncidence de ces expositions montre en tout cas qu’entre les restrictions budgétaires et la méfiance dont la création contemporaine est l’objet, il semble bien que l’art français en soit à un tournant qui pourrait être décisif.

MADE IN FRANCE, du 30 janvier au 29 septembre, Centre Georges Pompidou, tlj sauf mardi 12h-22h, samedi et dimanche 10h-22h.
IMAGES, OBJETS, SCÈNES. QUELQUES ASPECTS DE L’ART EN FRANCE DEPUIS 1978, du 26 janvier au 16 mars, Le Magasin, Centre national d’art contemporain, Grenoble, tlj sauf mardi 12h-22h, samedi et dimanche 10h-22h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°32 du 1 janvier 1997, avec le titre suivant : L’art français sur plusieurs fronts : Bilan ou prospective ?

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