Vendredi 19 octobre 2018

Musée d’Ixelles

L’aquarelle et le pittoresque

Sobriété et cohérence

Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1995 - 483 mots

Le Musée d’Ixelles présente sa première exposition dans les nouvelles salles. \"De Gainsborough à Ruskin\" offre un panorama du paysage anglais aux XVIIIe et XIXe siècles à partir des collections de la Pierpont Morgan Library.

BRUXELLES - Pour la première fois, un ensemble de 150 aquarelles et dessins ont quitté les collections de la prestigieuse institution new-yorkaise et nous offre l’occasion d’un voyage à travers le paysage anglais de Gainsborough à Ruskin, un siècle qui déterminera en profondeur la pratique du paysage en remettant en cause la relation à la nature.

Au rendu topographique de sites saisis dans leur exactitude quasi obsessionnelle, répond progres­sivement le désir d’affirmer l’individu qui peint dans sa qualité individuelle. Cette transformation s’explique par la signification que le dessin et surtout l’aquarelle prennent dans la culture britannique du XVIIIe siècle. Le parfait gentleman doit être capable de saisir et d’objectiver ses sensations. L’aquarelle appartient à la culture, et son exercice témoigne de la qualité de celui qui s’y soumet. L’imagination ainsi valorisée s’exprime dans la capacité à s’affirmer au sein même de la nature. Le peintre renonce à se faire le copiste de ce qu’il voit pour restituer dans l’instant ce qu’il sent.

Pareille révolution ne s’est pas faite du jour au lendemain. L’évolution a été lente, et les œuvres présentées livrent les moments essentiels de cette veine pittoresque qui s’oppose par ailleurs au sublime débridé des visions apocalyptiques où l’histoire déborde l’humanité pour lui signifier l’étroitesse de son destin. De 1750 à 1900, le paysage devient le théâtre de l’émancipation de l’imagination face aux logiques du grand genre. L’homme appartient à la nature et l’aquarelle, dans sa fluidité même, témoigne des jeux d’analogies que la conscience crée en s’emparant du spectacle qui l’entoure. Ainsi, à l’intérieur même de la veine topographique, un Thomas Girtin combine le sens du détail aux élans oniriques.

La stricte représentation du lieu se charge d’affects symboliques. Gainsborough, Cozens, ou Varley expérimentent ainsi une conception idéale du paysage qui fait à la fois la somme de la tradition et ouvrent de nouveaux horizons vers un art d’interprétation qui joue de taches – le blot de Cozens – pour stimuler l’imaginaire du peintre et souligner le flux vital qui traverse le paysage. Turner n’est pas apparu du néant. Il constitue l’abou­tis­sement d’une tradition que l’exposition met en scène à partir de pièces de grande qualité dans une présentation irréprochable.

Pour cette première exposition organisée dans ses nouveaux locaux, le Musée d’Ixelles a montré qu’il était à Bruxelles un point de référence en offrant une politique cohérente et imaginative. Les salles mettent en valeur les œuvres sans trop chercher l’effet décoratif tellement à la mode aujourd’hui. La sobriété sert le propos, et le parcours renforce la cohérence de l’exposé.

\"De Gainsborough à Ruskin. Le grand siècle du paysage. Aquarelles et dessins de la Morgan Library\"

Avec le soutien de la banque Morgan, Musée d’Ixelles, jusqu’au 15 janvier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°10 du 1 janvier 1995, avec le titre suivant : L’aquarelle et le pittoresque

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