Dimanche 15 septembre 2019

Art ancien

L’académisme, vers un retour en grâce ?

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 29 septembre 2010 - 1043 mots

FRANCE

Qu’entend-on par « peinture académique » ? Que désigne cette locution si éprouvée et apparemment si galvaudée ? Que cache-t-elle de condamnation et de défiance ? Décryptage...

Une épaule nue, fragile. Pudique, presque pudibonde. Ou, alors, une histoire héroïque, violente. Lisible, presque évidente. Voilà, en quelque sorte, les deux pôles qui paraissent baliser toute la « peinture académique » – le tendre nu féminin et la mâle peinture d’histoire – de telle façon que le regardeur actuel aura tôt fait de remarquer, pour souvent le dénigrer, l’« académisme » de toutes ces peintures qui, au xixe siècle, auraient abordé l’un ou l’autre de ces genres.

La pluralité des peintures
Amaury-Duval, Bouguereau, Gérôme, Bonnat, Delaroche, Laurens : qu’importent les différences ou les singularités quand les trajectoires se croisent ou se suivent. La cartographie de l’académisme est aussi indistincte que large avec, en abscisse, la supposée collusion avec le pouvoir et, en ordonnée, la prétendue mièvrerie de la peinture. De là, indifférente aux tangentes ou aux sinusoïdes, une histoire de l’art dont la radicalité condamna nombre de peintures et de sculptures en raison de leur inintérêt manifeste, ainsi repérable : esthétique sucrée, thèmes éprouvés et auteurs consacrés.

Toutefois, on le pressent, Gérôme n’est ni Couture ni Gervex. Et Bouguereau n’est ni Delaroche ni Bonnat. Autrement dit, le terme « académique », en dépit de ses réalités historiques, ne saurait suffire à décrire des pratiques plurielles, parfois divergentes. Mieux, il permet – culturellement, esthétiquement, socialement et politiquement – de désigner, sans jamais avoir à s’en justifier, un ensemble flou, un art qui, longtemps officiel, serait devenu, à la faveur d’un renversement de paradigmes, un art parfaitement kitsch. Des gloires et des déboires de la peinture académique…

Dans le sillage de l’Académie
Sémantiquement et historiquement, la peinture académique est liée à l’Académie – royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, puis des beaux-arts, instituée en 1816. Autrement dit, elle désigne une peinture institutionnelle, ou produite sous l’influence de cette institution, et se caractérise donc par une codification et une normalisation certaines.

L’Académie, en tant qu’elle administre l’École des beaux-arts et agrée les artistes exposés au Salon, régit et régente la création. Sans elle – son soutien et sa reconnaissance –, point de salut, tant et si bien que l’art français, et plus généralement européen, sera, des années durant, un art « officiel », étalonné et validé par une Académie alors devenue la garante indiscutée de la tradition.

Aux peintres plébiscités les commandes publiques, aux auteurs des fastueuses décorations les honneurs officiels : tel est – vicié et vicieux – le cercle académique qui attribue les grands chantiers de l’époque à des artistes strictement homologués, ceux-là mêmes que la postérité choisira de négliger et de vouer irrévocablement aux gémonies, que l’on songe notamment à Laurens ou à Flandrin. 

Le schisme des refusés
Saturée et étouffante, la suprématie académique, outre qu’elle crée un système de castes, encourage inexorablement une esthétique dominante, présidée par la hiérarchie des genres comme par la timidité des sujets et des formes.

Témoin de ce nivellement et de cette impasse artistiques, le millésime 1863 assiste à la naissance du Salon des refusés, cette nouvelle enseigne dessinant désormais une ligne de partage très nette entre l’art « officiel » d’un Napoléon III et l’art « moderne » d’un Baudelaire. Pour preuve, quand La Naissance de Vénus de Cabanel est immédiatement achetée par l’empereur à l’occasion du Salon, Manet expose chez les Refusés son Déjeuner sur l’herbe, chef-d’œuvre d’un nouveau genre, un genre au-delà des genres, tout à la fois nu, paysage et allégorie, un genre où, selon Zola, la « chair ferme modelée à grands pans de lumière » triomphe sur cette « déesse noyée dans un fleuve de lait », où le vrai l’emporte sur le beau. Pour les décennies à venir… 

Un sursaut de reconnaissance
Le paroxysme de la peinture académique masque pourtant l’amorce de son déclin. Certes, en 1863, Pils, Gérôme et Cabanel se partagent les trois ateliers de peinture récemment créés par l’École des beaux-arts. Certes, cette même année, le dernier, âgé de quarante ans, est tour à tour élu à l’Académie, nommé membre de l’Institut impérial et promu officier de la Légion d’honneur. Mais, peu à peu, dans le sillage du réalisme de Gustave Courbet et de l’impressionnisme de Claude Monet, les artistes vont abandonner durablement – jusqu’à nos jours – les préceptes académiques de vraisemblance et de convenance. Un affranchissement nécessaire quoique lourd de conséquences.

En effet, au sein de l’histoire de l’art, le peintre académique n’interviendra dès lors que pour souligner le hiatus entre sa création – rétrograde et condamnable – et celle de son voisin – progressiste et vertueuse. Longtemps, il semblera n’être que l’éternel rabat-joie d’un progrès échevelé, ce « pompier » ne venant jamais qu’éteindre le feu merveilleux de la modernité.

Il faudra des décennies, et notamment la lucidité de certains travaux américains, pour que soient réexaminés ces artistes « académiques ». Il faudra des expositions, comme celles du musée d’Orsay à Paris et du musée Fabre à Montpellier, pour qu’il nous soit donné de comprendre les créations d’un Jean-Léon Gérôme et d’un Alexandre Cabanel. Il faudra du temps, enfin, pour vraiment distinguer le classicisme du conformisme, le grandiose du superfétatoire et la poésie de la pompe. Du temps, et un peu de recul. Mais pas trop.

Infos pratiques

Autour des expositions

« Alexandre Cabanel, la tradition du beau »
jusqu’au 5 décembre 2010. Musée Fabre, Montpellier. Mardi, jeudi, vendredi, dimanche de 10 h à 18 h, mercredi de 13 h à 21 h, samedi de 11 h à 18 h. Fermé le 11 novembre et le 25 décembre. Tarifs : de 6 à 8 euros. www.montpellier-agglo.com/museefabre

« Jean-Léon Gérôme, l’histoire en spectacle »
du 19 octobre au 23 janvier 2011. Musée d’Orsay, Paris. Tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 18 h, jusqu’à 21 h 45 le jeudi. Tarifs : 1,50 à 9,50 euros. www.musee-orsay.fr
Cabanel au Panthéon
Visibles au Panthéon, quatre panneaux de la Vie de Saint Louis, peints en 1874 par Alexandre ­Cabanel, côtoient les fresques de Puvis de Chavannes. Commande publique, ce décor consacré à un roi pieux s’inscrit dans un désir de revalorisation d’une France déchirée par la défaite de 1870 et la Commune. www.pantheon.monuments-nationaux.fr

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°628 du 1 octobre 2010, avec le titre suivant : L’académisme, vers un retour en grâce ?

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