La ville du troisième millénaire

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 juin 2005

Alors que Nancy célèbre son patrimoine du XVIIIe siècle – époque au cours de laquelle apparaît enfin en France un semblant d’intérêt pour les questions urbaines –, les organisateurs de la manifestation « Nancy 2005, le Temps des Lumières » ont souhaité offrir un contrepoint contemporain à ces réflexions avec une exposition intitulée
« Avenirs de villes ».

À l’instar des grandes biennales consacrées à l’architecture qui explorent les thèmes prospectifs, le commissaire d’« Avenirs de ville », le critique d’art Jean-Louis Maubant, entend ici offrir un espace de réflexion sur un sujet inépuisable : la ville du troisième millénaire. Devenue le cadre de vie de la grande majorité de la population, la ville ne cesse, en effet, de susciter des questionnements sur ses développements futurs. Comment, en effet, ferons-nous face à l’explosion urbaine de ces dernières décennies et à l’une de ses premières conséquences, l’étalement urbain qui grignote inexorablement les campagnes, comme l’illustrent avec efficacité les vues aériennes du photographe américain Alex MacLean ? La ville devra-t-elle se rebâtir sur elle-même, se régénérer, selon un processus contraire à ce qu’avaient promu les architectes modernes de l’entre-deux-guerres, tenants d’une politique de la table rase ? L’urbanisme doit-il être le fruit d’une planification drastique ou n’est-il, inévitablement, qu’un résultat empirique et incontrôlable généré au hasard des besoins ? Autant de questions appréhendées directement ou indirectement par la vingtaine d’architectes et d’artistes « concernés » sollicités pour cette exposition, dont le visiteur découvre les propositions dans une succession de pavillons installés sous la belle charpente métallique de l’ancienne halle Alstom, comme une métaphore de l’habitat pavillonnaire. Maquettes, photographies mais aussi films en trois dimensions rendent la scénographie ludique et interactive. L’ensemble est conçu « comme un carrefour où les délires d’aujourd’hui seraient peut-être le réel de demain, où les questions surtout ramèneraient à l’égalité spectateurs et spécialisés », explique Jean-Louis Maubant.

Des villes des quatre coins de la planète
Le sujet n’étant pas neuf, le commissaire a souhaité rendre un hommage appuyé à l’un des pionniers des années 1960, engagé dans la voie de l’utopie en réponse à la folle croissance urbaine : l’architecte franco-hongrois Yona Friedman, qui proposait, dès la fin des années 1950, un concept de ville « spatiale », constituée d’un ensemble de bâtiments portés sur des pilotis au-dessus des villes existantes. Aujourd’hui éculées, ces visions utopistes pourraient toutefois connaître un nouvel élan grâce aux technologies numériques. L’architecte catalan Vicente Guallart promeut ainsi une architecture que l’on pourrait qualifier de « topographique », car elle semble vouloir se fondre – de manière tout à fait artificielle – dans le terrain sur lequel elle est bâtie. Parmi les figures attendues, on retrouve l’autre grand pionnier, Claude Parent, premier architecte à avoir « déconstruit » les formes architecturales (bien avant l’Américain Frank O. Gehry) en utilisant d’audacieux plans inclinés, mais aussi le très médiatique néerlandais Rem Koolhaas, auteur du concept de Junkspace – en référence à la junkfood, la restauration rapide – qui désigne ces gigantesques espaces occupés par les centres commerciaux et leurs parcs de stationnement qui ont mité la périphérie des villes, mais auxquels, non sans cynisme, l’architecte accorde une importance capitale dans un monde où la consommation est dominante. Le parcours de l’exposition permet aussi de voyager aux quatre coins de la planète. Du Japon, avec le jeu vidéo X- Speed 4000 proposé par le plasticien Tobias Bernstrup, dans lequel le joueur peut évoluer dans une tour de 4 000 mètres de hauteur prenant la forme du Fuji Yama (réellement en cours d’étude), à Almeria, filmée et mise en scène tel un décor et parcourue par un étrange personnage sous l’œil du Catalan Jordi Colomer, en passant par Kinshasa et son urbanisme anarchique, représentée par les maquettes « Lego » bariolées du Congolais Bodys Isek Kingelez. Qui sait si, dans quelques décennies, ces visions d’artistes n’auront pas été transformées en réalité tangible.

« Avenirs de villes, site Alstom », NANCY (54), 50 rue Oberlin, jusqu’au 22 août. Catalogue, 200 p.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°570 du 1 juin 2005, avec le titre suivant : La ville du troisième millénaire

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