La ville de Chandigarh, l’œuvre d’une vie

Boulogne-Billancourt dévoile la cité indienne conçue par Le Corbusier de 1951 jusqu’à sa mort

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 22 janvier 2008

De 1951 à sa mort, en 1965, Le Corbusier
a travaillé à l’élaboration de Chandigarh, ville destinée lors de l’indépendance de l’Inde (1947) à devenir la capitale du Pendjab.
Pour évoquer cette aventure, le Musée des années 30, à Boulogne-Billancourt,
a imaginé un parcours original, permettant de s’immiscer dans l’univers du célèbre architecte.

BOULOGNE-BILLANCOURT - “Von, je te le dis, je vais faire ici, enfin, l’œuvre de ma vie, chez des gens, les Indiens civilisés extraordinairement”, écrit Le Corbusier, à sa femme, en 1951, lorsqu’il est chargé, à la demande de Nehru, de concevoir la ville de Chandigarh. Le Musée des années 30, à Boulogne-Billancourt – où l’architecte a réalisé ses premiers projets avant de s’y installer définitivement en 1934 –, rend hommage au créateur et livre en détail l’aventure que constitua la conception de la ville indienne. L’exposition s’ouvre sur la sculpture de La Main ouverte, emblème de Chandigarh, “ouverte pour recevoir les richesses créées, pour distribuer aux peuples du monde”, expliquait Le Corbusier. Un long couloir blanc, recouvert de ses dessins, nous mène ensuite à un grand espace noir, scindé en plusieurs parties, où se déploient quantité de dessins, plans, maquettes, vidéos, photographies d’époque, sculptures et tapisseries. “Le fond noir évoque un non-lieu. Nous avons choisi cette couleur pour sa neutralité, pour que se détachent au mieux les plans et images de couleur. Seuls quelques éléments, comme les colonnes dorées, rappellent l’Inde”, explique Laurent Vié, le scénographe. Sur ces cimaises sombres, des clichés pris lors des séjours à Chandigarh et quelques dessins sont disposés, comme des “fenêtres sur l’Inde”, au sens propre – à la manière de l’architecte – et au sens figuré. Au centre de la première salle, deux films en noir et blanc, projetés au sol, évoquent d’une part les aspirations politiques de Nehru, qui souhaitait que Chandigarh soit “l’expression de la foi de la nation en l’avenir”, d’autre part, son idéal philosophique, basé sur la volonté de placer l’homme au centre des préoccupations architecturales, avec un film sur la grande marche de Gandhi. “Chandigarh, ville de rêve, est devenue le symbole même d’une promesse d’avenir”, clame une voix off. En face, une vidéo dévoile des images de Chandigarh aujourd’hui, notamment les nombreux espaces verts que Le Corbusier avait prévus, avec la collaboration de nombreux paysagistes indiens.

Un doute inscrit dans la postérité
Avec Chandigarh, Le Corbusier peut concrétiser la série de recherches qu’il a menées tout au long de sa vie et enfin réaliser cette “synthèse des arts” qui lui tenait tant à cœur. Le soleil, l’espace et la verdure sont les trois notions essentielles de sa conception de l’habitat. Les zones vertes, la circulation, l’environnement futur et les conditions climatiques ont, en effet, été l’objet de soins particuliers. Chandigarh a été divisée en secteurs, chacun pourvu de ses propres lieux communautaires, tandis que des pôles spécifiques ont été réservés à l’administration. Respectant scrupuleusement les grandes théories qu’il avait édictées, après sa mort, les Indiens ont continué l’œuvre de Le Corbusier ; ce qui vaut à la ville une grande unité. “Les Indiens n’ont pas besoin d’aller trop vite : ils laissent le temps aux choses de s’accomplir. Chandigarh a été imaginée comme une ville-jardin, une entreprise très critiquée à l’époque par les Occidentaux. Aujourd’hui, la ville prévue pour 500 000 personnes compte 1,5 million d’habitants ; le plan d’arborisation prend donc tout son sens près de cinquante ans après, explique Rémi Papillault, commissaire de l’exposition. Quand on élabore un programme de ville nouvelle, on pourrait s’y tenir. Actuellement, on parle de destruction de grands ensembles sans s’interroger sur les rêves des architectes qui les ont conçus. Nous avons bien des choses à retenir de cette notion de continuité.” Au centre de Chandigarh, Le Corbusier avait imaginé le Capitole, centre administratif et politique de la cité, considéré comme son “grand œuvre”, transformé actuellement en centre militaire, avec guérite de contrôle, fil de fer barbelé et parking grillagé. Si la Haute Cour de justice, le Secrétariat, le palais de l’Assemblée et quelques bâtiments essentiels ont pu être réalisés, le palais du Gouverneur, lui, ne l’a jamais été. Bon nombre de plans, maquettes, et surtout une restitution virtuelle en images de synthèse, évoquent ce bâtiment, aujourd’hui au cœur d’une large question non résolue : faut-il achever le Capitole et construire le palais du Gouverneur ? “Le Capitole inachevé n’est-il pas un choix fait par Le Corbusier lui-même ? s’interroge Rémi Papillault. Ce dilemme, ce doute, inscrit dans la postérité, voilà peut-être le choix de l’architecte. Il sied aux ‘temps sauvages et incertains’ que nous traversons comme l’une des postures consacrées en architecture et en art."

- CHANDIGARH, LA VILLE INDIENNE DE LE CORBUSIER, jusqu’au 7 juillet, Espace Landowski, 28 avenue André-Morizet, 92100 Boulogne-Billancourt, tél. 01 55 18 53 70, tlj sauf lundi, 11h-18h. Catalogue Somogy, 127 p., 20 euros.

L’été indien dans les Hauts-de-Seine

Jusqu’au 7 juillet, l’Inde est à l’honneur à Boulogne-Billancourt qui offre une série de concerts, danses, expositions, films, défilés de modes et conférences. La ville propose de découvrir le cinéma populaire indien, à travers des comédies musicales et mélodrames, deux genres majeurs, comme Khamoshi (1967) de Asit Sen, histoire tragique d’une infirmière devenue folle, ou 1942 : A love Story de Vidhu Vinod Chapru (1994). Étoile montante de la World Music, Susheela Raman, chanteuse anglaise d’origine tamoule, se produit quant à elle le samedi 15 juin au centre culturel. La fanfare du Rajasthan Jaïpur Kawa Brass Band, le groupe Drav’indianz Sound System ainsi que le duo Badmarsh et Shri, se succéderont lors d’un concert organisé pour la Fête de la musique. Parallèlement à l’exposition consacrée à “Chandigarh, la ville indienne de Le Corbusier�?, l’espace Landowski présente les œuvres de cinq artistes indiens contemporains résidant en France : Raza, Sujata Bajaj, Viswanadhan, Anju Chaudhuri et Dhawan (informations sur www.boulognebillancourt.com).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°150 du 31 mai 2002, avec le titre suivant : La ville de Chandigarh, l’œuvre d’une vie

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