Mercredi 12 décembre 2018

Économie

La vie d’UR

Un \"hybermarché\" au Musée d’art moderne de la Ville de Paris

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 635 mots

UR, l’entreprise de Fabrice Hybert, convertit pour un temps les salles de l’ARC en dépôt-vente. Un nouveau statut pour ces espaces dévolus à l’art actuel, qui ne se limitent donc plus au seul commerce des idées mais s’ouvrent à celui de tout une gamme de produits. Première série d’applications, à prix coûtant, des idées de Fabrice Hybert sur le confort, qui place néanmoins l’institution dans une situation peu confortable.

PARIS - L’origine d’UR (Unlimited Responsability), le patronyme de l’entreprise créée par Fabrice Hybert, est la transcription phonétique du mot roue : [RU], à laquelle il a dicté un mouvement contraire. C’est aussi le mouvement qu’il dicte aux espaces de l’ARC, transformés en grand dépôt-vente. Une manière de montrer que ce lieu, comme d’ailleurs les objets qu’il va proposer à la vente, peut momentanément voir dévier sa fonction au profit d’une "grande entreprise".

Ce projet s’inscrit dans le prolongement d’idées développées notamment avec le Story-board présenté au Capc de Bordeaux ou dans le Programme d’entreprise indéterminée du Musée des beaux-arts de Nantes. De ses nombreux croquis émergeaient les P.O.F (Prototypes d’Objet en Fonction­nement), qui vont rencontrer à l’avenir une fabrication et une diffusion à grande échelle. En cela, l’entreprise n’est absolument pas une fiction écrite pour le milieu de l’art, comme a pu l’être dans les années quatre-vingt la défunte agence de Philippe Thomas, "Les ready-made appartiennent à tout le monde".

Tous ces produits ont été inventés, transformés ou simplement sélectionnés par Fabrice Hybert pour la justesse de leur conception. UR va distribuer pour l’occasion environ deux cents produits, souvent des "prothèses" : perruque, hotte, outils, godemiché, échasses, casquette, balançoire, tapis, bottes… visant à satisfaire l’idée qu’il veut donner du confort. Les produits sont souvent très simples ; c’est plutôt leur déplacement ou leur reclassification qui détournent leur sens premier. Une carte distribuée à l’entrée de cet "hybermarché" permet d’ailleurs de se repérer dans ce que l’artiste appelle leur nouvelle géographie, un objet transportant toujours avec lui de nombreuses données culturelles.

Ce premier dépôt-vente, qui se veut d’abord exemplaire de la marche de l’entreprise, a déjà perturbé le musée puisque l’autorisation de vendre ces produits en son sein pose de multiples problèmes juridiques. Cette vente exceptionnelle ne durerait donc que quatre jours, après trois semaines où les tables se recouvriront à mesure de l’arrivée des produits, parfois importés d’Orient.

Dans l’Agenda de 1999, qu’on trouvera aussi sur les tables, Fabrice Hybert rappelle qu’"une œuvre n’est absolument pas prémonitoire, qu’elle est toujours ici ". La question n’est donc surtout plus celle des avant-gardes, mais bien d’user de ces produits, de les consommer, et de choisir d’assimiler ou non les solutions qu’ils proposent.

Dans le seul contexte de l’art, une telle expérience pourrait par exemple mettre à plat les rapports d’offre et de demande qui régissent les relations artiste/institution/critique, chacun ayant à y défendre son fonds de commerce. Et poser aussi ouvertement la question du musée ou du centre d’art comme dépositaire et marchand pour alimenter ses caisses. Le Capc de Bordeaux proposait à la vente, il y a peu, des containers pleins des débris de la maison de Jean-Pierre Raynaud, et le Magasin de Grenoble s’est vu traiter de marchand de tapis, après l’exposition d’Alighiero e Bœtti.

Il est évident que rôles et fonctions seront à redistribuer dans les années à venir. Le professionnalisme, la surqualification prônée dans les années quatre-vingt ont aussi eu des effets pervers, et l’on parle aujourd’hui davantage de mobilité et de recyclage. Fabrice Hybert, par l’accointance du langage et des formes, tente d’imposer la vision d’un monde beaucoup plus flexible qu’on ne l’imagine, à l’image de ce dessin qui proposait d’"étirer la terre en un fil mixed-média."

"1-1=2", ARC, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, du 2 février au 5 mars, du mardi au vendredi 10h-17h30, samedi et dimanche 10h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : La vie d’UR

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