La seconde vie de Turpin

L'ŒIL

Le 6 août 2007

Le musée des Beaux-Arts d’Angers consacre ses cimaises à Turpin de Crissé, artiste méconnu et grand commis de l’État qui participa à l’avènement du paysage historique au XIXe.

Turpin de Crissé fut homme d’État par vocation. Lancelot Théodore fut peintre par passion. Le baron a laissé le souvenir d’un homme investi dans ses fonctions administratives, tant au service de l’Empire que de la monarchie. Si de récentes études n’avaient révélé la variété de ses travaux picturaux, le peintre serait même demeuré dans l’ombre de ses contemporains.
Issus de la noblesse militaire angevine, ses parents, eux-mêmes peintres de renommée modeste, mais au talent certain, ont côtoyé Fragonard et Hubert Robert.

Turpin l’autodidacte
Pendant son adolescence, le jeune peintre, confié à la protection du comte de Choiseul-Gouffier, réalise pour le Voyage en Grèce plusieurs croquis, fidèles études architecturales d’une Grèce antique et contemporaine.
Rompu à l’exercice d’observation de la nature auprès de son protecteur, Turpin expose pour la première fois au Salon en 1806, où il reçoit une médaille d’or. Sans formation académique, Turpin se laisse guider par le spectacle de ses multiples voyages en Europe. Séjour décisif, l’Italie lui apporte en 1807 le goût de l’antique et du classicisme, malgré une liberté d’expression et un style unique.
Au cœur d’une époque complexe, l’évolution picturale de Turpin de Crissé suit les aléas politiques auxquels il est intimement lié. Devenu chambellan de l’impératrice Joséphine en 1809, il explore de nouvelles perspectives. Aux paysages et aux portraits des premières années, se substituent des études d’après nature d’environnements champêtres.
La chute de l’Empire et le retour des Bourbons le confirment au poste d’inspecteur général des Beaux-Arts sous le règne de Charles X. De plus en plus mature dans son art, Turpin décide de s’y consacrer pleinement à la Restauration.

L’histoire prétexte au paysage
Les Vedute et autres vues pittoresques italiennes réalisées pour la plupart sous la protection de Joséphine se raréfient au profit d’un paysage sublimé.
Dans Apollon, chassé du ciel, enseigne la musique aux bergers, œuvre acquise en 1824 par Charles X, la scène mythologique est prétexte à prouver, une fois encore, son talent de peintre de paysage. L’œuvre, l’une des plus ambitieuses de Turpin, tant par son sujet que par sa taille, évoque le souvenir d’un âge d’or classique. Désormais, la primauté de la peinture d’histoire est remise en question par l’engouement des artistes et des amateurs d’art pour le genre dit du « paysage historique » reconnu par l’Académie en 1817.
Les recherches sur la véracité du trait et l’importance de la lumière, attestées par de nombreux croquis, liées au souci de la couleur, inscrivent Turpin de Crissé dans le renouveau des artistes pleinairistes qui érigent le paysage comme véritable poésie picturale en ce début du xxe siècle.

Une allégorie personnelle
La peinture adoucit les mœurs
Présentée lors du Salon de 1822, la toile portait, sous le titre Apollon, chassé du ciel, enseigne la musique aux bergers, une phrase explicite de l’artiste sur le sujet du tableau : « L’étude des arts adoucit les mœurs et console dans l’infortune. »
Plusieurs historiens y ont perçu un commentaire autobiographique de Turpin de Crissé, lui-même en proie à de sérieux tourments dans sa vie professionnelle. Des tourments que sa passion pour les arts avait vocation à dissiper, sitôt qu’il réalisait de nouvelles œuvres ou de nouveaux voyages, comme en attestent ses nombreux récits et son abondante correspondance.
L’un de ses plus riches échanges épistolaires fut avec le peintre Girodet. Ce dernier aura une grande influence sur Turpin dans sa façon d’appréhender la nature. Tous deux ont effectué, séparément, le voyage en Italie et ont réalisé des toiles dont la facture est très proche et le style à s’y méprendre.

Le minéral
Un hommage aux anciens
Turpin de Crissé aimait à placer dans ses paysages une masse minérale, le plus souvent pour structurer ses compositions, mais également pour le caractère poétique qu’elle confère à une œuvre. La montagne, au centre de la toile, apparaît ici comme l’imitation des grands paysagistes que Turpin appréciait. Cet emprunt se veut un hommage aux Vernet, Fragonard, Le Lorrain ou Hubert Robert, qui se plaisaient à intégrer la « pierre », brute ou architecturale, pour insuffler un caractère mélancolique et immuable aux scènes de genre qui se déroulaient à ses pieds.
Cet élément minéral est l’une des caractéristiques (symptomatiques) de l’œuvre de Turpin de Crissé : reprendre avec ses propres modalités d’expression picturales l’héritage des anciens, en leur conférant un style personnel maintes fois distingué par ses contemporains, mais aujourd’hui dans l’ombre de ses pairs.

La mythologie
Petite leçon de musique
Rares sont les œuvres de Turpin à revêtir un caractère mythologique. Les aventures d’Apollon sont ici prétexte à se jouer du corps d’albâtre de l’éphèbe pour décliner ses talents de luministe et de coloriste. Les étoffes, les ombres, les variations chromatiques du feuillage sont autant d’habiletés permises par la narration de la scène.
Après qu’Apollon eut décidé de se venger des Cyclopes, forgerons de la foudre de Zeus dont le dieu se servit pour tuer Asclépios, le jeune éphèbe est contraint par son père à quitter l’Olympe et de vivre parmi les humains.
Apollon s’improvise berger au service du roi de Thessalie, Admète, qui lui confie la garde de ses troupeaux. Pendant son exil terrestre, Apollon rencontre d’autres bergers à qui il tente d’apprendre les rudiments de son art. Le jeune Pan et sa flûte, représenté à gauche de l’assemblée, était le compagnon d’Apollon, mais également son plus grand rival.
Lors d’un concours de musique devant Midas, roi de Phrygie, ce dernier eut le tort de préférer les accords du flûtiste au doux son de la lyre d’Apollon, le dieu des Arts lui fit pousser des oreilles d’âne.

Le paysage
Le véritable sujet du tableau
Plus encore que la mythologie, la nature semble être le sujet principal de la toile. La scène qu’il insère dans le paysage apparaît comme la justification de cette luxuriance. Dans les Souvenirs du Golfe de Naples, publié en 1828, Turpin écrit : « Pour rester fidèle aux principes posés par nos maîtres, j’ai cherché à être vrai, sans me croire obligé de compter les cailloux d’un rivage ou les rameaux d’un buisson. »
Tout de même, Turpin de Crissé aime à sublimer cette nature qui lui est chère. Pour décliner l’étendue de sa maîtrise du genre, il se joue de la transparence de la lumière et des reflets de celle-ci dans les feuillages. La lumière irradie la gauche de la toile, imposant l’arbre aux dépens de la scène pastorale qui se déroule dans l’obscurité, en contrebas. Les bergers témoignent de l’oisiveté que Turpin
insufflait à ses paysages.

Biographie

1782 Naissance à Paris. 1793 Son père l’initie au dessin. 1802 Le comte de Choiseul-Gouffier l’introduit auprès de la famille impériale. 1806 Médaille d’or au Salon comme peintre de paysage. 1809 Il devient l’un des chambellans de l’impératrice Joséphine. 1816 Nommé membre libre de l’Académie des beaux-arts. Début d’une carrière officielle. 1832 Premier recueil de lithographies. 1846 Se consacre au dessin. Il décède en 1859.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Lancelot Théodore Turpin de Crissé » jusqu’au 15 avril 2007. Musée des Beaux-arts d’Angers, 14, rue du Musée, Angers (49). Ouvert du mardi au dimanche de 12 h à 18 h. Tarifs : 4 et 3 €. Tél. 02 41 05 38 00. www.angers.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°588 du 1 février 2007, avec le titre suivant : La seconde vie de Turpin

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