La saison Delacroix

Le bicentenaire de l’artiste est célébré en grande pompe

Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2009

Hors des anniversaires, point de salut. La dernière grande exposition consacrée à Delacroix avait eu lieu en 1963, au Musée du Louvre, à l’occasion du centenaire de sa mort. Aujourd’hui, le bicentenaire de sa naissance sert de prétexte à une foule de commémorations, à Paris, Rouen, Tours et Chantilly. Chacune, à sa manière, s’efforce de porter un regard original sur le peintre.

PARIS - L’œuvre d’Eugène Dela­croix est si vaste, si protéiforme, qu’une seule exposition n’aurait pas suffi à en épuiser toutes les richesses ; les musées ont donc dû se résoudre à la partialité pour lui rendre hommage. Chacun a privilégié une approche, souvent dictée par la nature de ses collections, et tous ces thèmes ajoutés les uns aux autres donnent une image relativement complète de son œuvre et de son tempérament, sans en nier la complexité.

Affirmer que Delacroix est le grand peintre romantique est devenu un lieu commun. Néan­moins, derrière cette généralité commode, se cache une réalité fuyante et insaisissable, dans laquelle se mêle Rubens et Gé­ricault, Shakespeare et Goethe, en un mot l’ancien et le moderne, dans une poétique renouvelée. Le Musée des beaux-arts de Rouen, dans une ample exposition comprenant pas moins de 200 ta­bleaux, dessins, aquarelles et estampes, questionne le romantisme de Delacroix, décliné en une série de thèmes emblématiques, comme l’Orient, la littérature ou le héros.

En mettant l’accent sur les liens qui unissent le jeune peintre à Théodore Géricault, natif de la cité normande, elle montre comment Delacroix s’est emparé de thèmes d’abord traités par son aîné, comme Mazeppa, Le Giaour ou La fiancée d’Abydos. Dans La barque de Dante, présenté au Salon de 1822, il paye une dette explicite au Radeau de la Mé­duse. Cette mise en scène de Dante et Virgile aux Enfers annonce l’analyse de Baudelaire, qui écrivait que Delacroix était un peintre “essentiellement littéraire”. Cette source d’inspiration constante est illustrée ici par Les Natchez du Metropolitan de New York, ou par Hamlet et Horatio au cimetière. L’exposition s’arrête en 1840 sur La justice de Trajan, à une époque où Delacroix connaît les faveurs de la famille d’Orléans, dont il était un partisan convaincu. Le Musée Condé, à Chantilly, s’intéresse à ses rapports avec la dynastie régnante, et notamment avec le duc d’Aumale (1822-1897), cinquième fils de Louis-Philippe, qui a légué ses collections à l’Institut de France. Il possédait trois tableaux du peintre et de nombreux dessins, dont un précieux carnet de croquis ramené du Maroc et des esquisses préparatoires à de grands décors au Palais-Bourbon et à Saint-Sulpice. Le Louvre a apporté son concours au Musée Condé en prêtant ses dessins de Delacroix en rapport avec les collections de Chantilly.

Le maître du trait
L’œuvre graphique de Delacroix est immense, l’exposition que lui consacre la Bibliothèque nationale ne l’est pas moins : près de 250 dessins, estampes et photographies, accompagnées de quelques peintures, tentent de cerner le génie vibrionnant de l’artiste, qui s’était emparé avec passion de toutes ces techniques. Vecteur idéal d’une esthétique de l’instinct et de la passion, “la gravure à l’eau-forte […] ne reconnaît d’autres règles que le caprice du peintre, d’autres principes que son génie”, écrivait son ami Frédéric Villot. Delacroix a pratiqué aussi bien la taille-douce que l’aquatinte ou la lithographie, et son coup d’éclat fut sûrement l’illustration du Faust de Goethe, qui arracha ces mots d’admiration au poète allemand : “M. Delacroix a surpassé ma propre vision.” Il s’est ensuite attaqué à un autre monument, Hamlet de Sha­kes­peare. À côté de ces chefs-d’œuvre, la BnF présente les carnets autographes de son Journal et le manuscrit de son Voyage au Maroc, récemment acquis en vente publique.

La passion de Delacroix pour les animaux, et plus particulièrement pour les fauves, qu’il allait dessiner au Jardin des Plantes en compagnie de Barye, ne s’est jamais démentie. Aussi bien dans ses estampes que dans ses tableaux, le motif du fauve occupe une place majeure – domi­nante à partir de 1857 – dans son œuvre. L’instinct, le mouvement, la violence sont autant de motifs d’intérêt pour lui, et autant de thèmes qui irriguent aussi sa peinture d’histoire. Que l’on songe à La mort de Sarda­na­pale, scandale du Salon de 1828, dont les études préparatoires sont rassemblées au Musée Delacroix, à Paris, autour de la figure de Frédéric Villot, avec qui le peintre discutait souvent de son métier ; il l’avait même consulté sur les sujets du décor du Palais-Bourbon.

L’apothéose finale
Outre les fauves, Delacroix, dans ses dernières années, reprend de nombreux thèmes qui lui étaient familiers, comme le théâtre de Shakespeare ou l’Orient. La religion l’inspire tout particulièrement, que ce soit dans les puissantes compositions de la Chapelle des Saints-Anges, à l’église Saint-Sulpice, ou dans les bouleversantes Lamentation sur le Christ mort : il y retrouve la poésie sublime des Mise au tombeau de Titien, dont il reprend la touche expressive. En 88 peintures et 33 dessins, le Grand Palais propose un nouveau regard sur ces années, parmi les plus fécondes de sa carrière, pendant lesquelles il expérimente sans relâche, notamment dans la division de la couleur. Comme à Rouen et à la BnF, un découpage thématique s’est imposé ; celui-ci permet de souligner le talent de paysagiste de l’artiste : dans ces toiles vibrantes s’exprime en effet une véritable empathie avec la nature. Ce sentiment n’avait pas attendu sa vieillesse pour se déclarer. Les dessins et les aquarelles réalisés au cours de ses séjours sur les bords de Loire, entre 1820 et 1828, en témoignent. “Delacroix en Tou­raine” les réunit à Tours, autour du carnet de quarante croquis conservé au Metropolitan et présenté pour la première fois en France dans son intégralité.

DELACROIX, LA NAISSANCE D’UN NOUVEAU ROMANTISME, jusqu’au 15 juillet, Musée des beaux-arts de Rouen, square Verdrel, 76000 Rouen, tél. 02 35 71 28 40, tlj sauf mardi et jf 10h-18h. Catalogue, éd. RMN, 190 F.

DELACROIX, LES DERNIÈRES ANNÉES (1850-1863), jusqu’au 20 juillet, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi 10h-20h, mercredi 10h-22h. Catalogue, éd. RMN, 408 p, 300 ill. dont 150 coul., 290 F.

DELACROIX, LE TRAIT ROMANTIQUE, jusqu’au 12 juillet, BNF-Richelieu, 58 rue de Richelieu, 75002 Paris, tél. 01 47 03 81 10, tlj sauf lundi 10h-19h. Catalogue sous la direction de Barthélémy Jobert, éd. BNF, 160 p, 214 ill., 160 F.

DELACROIX ET FRÉDÉRIC VILLOT : LE ROMAN D’UNE AMITIÉ, jusqu’au 20 juillet, Musée Delacroix, 6 place de Furstenberg, 75006 Paris, tél. 01 44 41 86 50, tlj sauf mardi 9h30-18h.

EUGÈNE DELACROIX DANS LES COLLECTIONS DU MUSÉE CONDÉ, jusqu’au 20 juillet, Musée Condé, Chantilly, tél. 03 44 62 62 62, tlj sauf mardi 10h-18h.

DELACROIX EN TOURAINE, 15 mai-31 juillet, Musée des beaux-arts de Tours, 18 place François Sicard, 37000 Tours, tél. 02 47 05 68 73, tlj sauf mardi 9h-12h45 et 14h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°58 du 10 avril 1998, avec le titre suivant : La saison Delacroix

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