A la recherche des temps ibères

Au Grand Palais, une première synthèse sur des barbares méconnus

Le Journal des Arts

Le 23 septembre 2009

Peuple à l’identité marquée, fort d’une économie prospère, les Ibères occupent une place de choix dans le paysage méditerranéen pré-romain, au même titre que les Étrusques, les Grecs et les Phéniciens. Il était donc grand temps de leur consacrer une exposition. C’est chose faite : à l’initiative de chercheurs français et de l’Afaa (Association française d’action artistique), 350 pièces phares de la culture ibérique sont réunies pour la première fois et présentées successivement à Paris (Grand Palais), Barcelone et Bonn. “C’est une première pour l’archéologie ibérique”?, déclare Jean-Pierre Mohen, l’un des commissaires de la manifestation. Il s’agit en effet de la seule synthèse jamais réalisée sur cette civilisation depuis la découverte, il y a tout juste cent ans, de la Dame d’Elche, véritable Joconde de l’art ibérique.

Quand Pierre Paris part pour l’Espagne, en août 1897, dépêché par la revue L’Illustration pour commenter les fêtes de l’Assomption, il ne sait pas qu’il va être le témoin privilégié d’une découverte archéologique capitale. Quelques jours plus tôt, le buste d’une “Dame” a été mis au jour à Elche, dans la propriété d’un notable local. Le chef-d’œuvre, qui lui est présenté dès son arrivée, retient immédiatement son attention. L’érudit envoie une photographie au Louvre et nourrit déjà le projet d’expatrier la belle. Les modalités pratiques de l’acquisition et de l’expédition de la sculpture sont rapidement réglées : 4 000 francs, une aumône pour cette véritable Joconde de l’art ibérique. Le visage est d’une élégance rare, et la pureté des traits doit beaucoup à l’influence classique grecque. Toutefois, une forte spécificité se dégage. Une légère asymétrie confère une expression abstraite à la figure, qui paraît comme plongée dans une sérénité méditative, à l’épreuve des tourments des siècles. Plus saisissant encore, le contraste entre l’admirable pureté du visage et l’exubérance du costume : richesse de la coiffe, énormes rouelles couvrant les oreilles, bijoux baroques, foisonnement des motifs brodés – peints à l’origine – sur le vêtement. Paris ne s’était pas trompé. L’art ibérique allait bientôt naître au regard des hommes, revendiquant, comme autant de marques étincelantes de son originalité, la richesse de ses contrastes et la palette bigarrée de ses influences variées. Le choc esthétique était de taille, il ne cessera de frapper l’imagination des plus grands artistes, Pablo Picasso le premier (lire l’encadré).

Le regard des Anciens
Une telle maîtrise ne pouvait qu’être la marque d’une civilisation de haut niveau. À l’époque, pourtant, on en connaît peu sur cette société dont les textes anciens se font discrètement l’écho. Dès le VIe siècle avant J.-C., les auteurs antiques désignaient par “Ibères” les populations côtières de l’Espagne, du Languedoc jusqu’aux Colonnes d’Hercule (Gibraltar), et celles implantées dans la vallée de l’Ebre. C’est de ce fleuve, appelé Iberos  par les Grecs, que semble provenir l’origine du mot “Ibère”. Les termes d’Iberi  et d’Iberia seront employés jusqu’à l’arrivée des Romains, qui rebaptisent la péninsule Hispania, littéralement “Terre de lapins”. À en croire les Anciens, les Ibères sont des individus frustes, des sauvages profondément belliqueux que Rome et Carthage se disputeront comme mercenaires. Il est vrai que tous les peuples conquérants ayant eu maille à partir avec les Ibères se sont vus opposer une résistance farouche, fondée sur la guérilla et le brigandage. Strabon évoque leur courage, leur âme fière, et leur fidélité inébranlable qui s’incarne toute entière dans une curieuse institution : la devotio, coutume suivant laquelle les sujets jurent fidélité à leur seigneur, chargé en contrepartie d’assurer leur protection. À la mort de celui-ci, ses feudataires respectent leur promesse en organisant des suicides collectifs ! Selon les archéologues, la civilisation ibérique correspond chronologiquement à la période tardive de l’âge du fer, du VIIe au Ier siècle av. J.-C., moment décisif de leur évolution. La péninsule entre alors en contact avec d’autres peuples méditerranéens et développe une culture brillante.

De par sa localisation stratégique et ses richesses minières (étain de Galicie, mines d’argent et de cuivre de la sierra Morena, fer de la vallée de l’Ebre...), la zone ibérique ne va cesser d’être la proie de ses contemporains : Phéniciens dès le VIIIe siècle, suivis des Grecs, puis des Carthaginois et des Romains – qui feront de l’Ibérie un enjeu de leur conflit. Ces civilisations méditerranéennes prennent pied dans la péninsule en y établissant des comptoirs ou des colonies : Ibiza et Cadix pour les Phéniciens, Ampurias pour les Phocéens. Mais leur influence ne se résume pas à ces quelques points d’ancrage géographiques. L’ampleur de leur activité commerciale va provoquer un véritable “boom” économique par la stimulation des échanges. La diffusion de technologies modernes et de modes d’expression nouveaux vont parallèlement précipiter le développement de la société ibère. Parmi ces innovations, l’apparition de la monnaie et de l’écriture ; l’introduction de la culture de la vigne et de l’olivier ; la mise en place d’un habitat groupé présentant un véritable urbanisme organisé ; l’utilisation du tour de potier – qui permettra la production en série des céramiques – et l’apparition d’une statuaire monumentale.

Des barbares fort civilisés
La civilisation ibérique naîtra de ces influences variées. Elle n’émergera pourtant que dans la zone littorale, tournée vers le bassin méditerranéen et largement ouverte aux courants extérieurs. Les tribus de l’intérieur, Celtes et “Celtibères”, moins soumis à ces contacts étrangers, évolueront différemment. Il faut toutefois relativiser le rôle des apports exogènes dans l’émergence de la culture ibérique. Quand les premiers commerçants phéniciens débarquent dans la péninsule, ils y trouvent une population hautement évoluée, au mode de vie prospère et très raffiné. Hérodote évoque ainsi le riche roi tartessien Arganthonios, personnage fabuleux entouré de luxueuses vaisselles d’or et d’argent, évoluant dans un déploiement de pompe et de magnificence qui n’a rien à envier au faste oriental. Le royaume mythique de Tartessos – dans le bas Guadalquivir –, évoqué par la Bible, précède en effet de plusieurs siècles l’arrivée des premiers Phéniciens ; il faut sûrement y voir les prémisses de la civilisation ibérique. Selon Jean-Pierre Mohen, “on ne peut imaginer que ces Grecs, ces Phéniciens, aient eu un rôle trop important. Il y a des comptoirs qui créent une impulsion, on ne peut le nier, mais ils restent localisés sur la côte. Ailleurs, ce sont les populations indigènes qui se mettent à faire des sculptures, construire des monuments, à assimiler très vite un certain nombre de caractères étrangers.” Certes, les Ibères n’étaient pas de grands voyageurs ; de ce point de vue, ils n’ont pas l’aura qu’ont pu avoir tour à tour les Mycéniens, les Grecs, les Étrusques. Mais pour le commissaire, “il est temps d’abandonner certains clichés : ce ne sont pas uniquement les peuples qui ont voyagé qui ont été de grands peuples de l’Antiquité. Les Ibères représentent un de ces peuples qui a vécu dans ses limites territoriales – sans doute disposait-il sur place de ressources suffisantes –, ce qui ne l’a pas empêché de connaître un certain rayonnement.” C’est précisément parce que la péninsule est riche et prospère qu’elle attire tant les civilisations orientales, à la recherche de sources d’approvisionnements variés. Les Ibères peuvent ainsi écouler leurs excédents agricoles – huile, vin, céréales –, leurs salaisons de poisson et leur fameux garum  (sauce de poisson). Leur savoir-faire en matière de tissage et de métallurgie leur vaut également des exportations florissantes.

L’habileté de leurs artisans est réputée dans tout le monde méditerranéen. La solidité et l’efficacité des épées courtes ibères étaient si renommées qu’elles faisaient partie de l’armement romain. Polybe relate : “Les Romains, pendant la guerre d’Hannibal, laissèrent les épées qu’ils utilisaient auparavant et adoptèrent celles des Ibères. Ils imitèrent aussi le procédé de fabrication, mais ils ne purent imiter l’excellence du fer et le soin dans les détails.” Ce savoir-faire est issu d’une longue tradition métallurgique liée à un sous-sol naturellement bien doté en minerais divers. La richesse de l’Ibérie est ainsi proverbiale dans toute la Méditerranée, suscitant parfois une certaine jalousie. Pour Phylarque, historien grec du IIIe siècle avant J.-C., “les Ibères sont des buveurs d’eau, bien qu’ils soient les plus riches parmi les hommes (en effet, ils possèdent de l’argent et de l’or en quantité) ; ils ne font jamais qu’un seul repas (par jour), par avarice, alors qu’ils portent des vêtements de très grand prix.” On perçoit toute une fascination pour l’”Eldorado ibérique”, mais aussi toute la condescendance d’un Grec vis-à-vis d’un barbare... Cette citation souligne la sujectivité des sources littéraires classiques, grecques ou latines, qu’on ne peut nuancer par les textes ibériques dont le déchiffrage n’est pas encore maîtrisé. Cette lacune met en évidence l’intérêt de l’archéologie dans la connaissance de la civilisation ibérique. Les premières missions de fouilles débutent tardivement, à partir du dernier quart du XIXe siècle, et les Français sont des pionniers en la matière. Parmi eux, Léon Heuzey. Il s’agit là d’une véritable aubaine pour ce conservateur au département des Antiquités orientales du Louvre : à une époque où le flux d’objets archéologiques provenant de Grèce est tari par le conflit gréco-ottoman, voilà un bon moyen de poursuivre l’enrichissement des collections.

L’entrée au Louvre en 1897 de la Dame d’Elche symbolise le point de départ d’un grand mouvement de recherches scientifiques et d’une longue collaboration qui ne reprendra qu’après la fin du franquisme. Les fouilles se poursuivent actuellement et mettent régulièrement au jour des objets exceptionnels tels, en 1987, la Dame de Cabezo Lucero, petit buste en grès fin d’une grande délicatesse, orné de bijoux rappelant ceux de la Dame d’Elche et qui témoigne de la richesse des gisements ibériques.

Une identité propre
Longtemps considérée comme modelée par les acculturations successives, la civilisation ibérique a parfois fait l’objet d’un certain mépris, notamment de la part des historiens de l’art tels que Garcia y Bellido, qui n’y voyait qu’une “périphérisation” des civilisations classiques, plus “nobles”. L’art ibérique a trop souvent souffert d’assimilations abusives avec l’art grec ou phénicien. “Il est révélateur qu’au Louvre, les collections étaient classées dans le département des Antiquités orientales”, rappelle Jean-Pierre Mohen. L’exemple du monument funéraire de Pozo Moro (Albacete) témoigne bien de la faiblesse des analyses jusque-là réalisées. Ce mausolée à deux étages est décoré de reliefs figurant des scènes de banquet et de guerre, soi-disant influencés par des modèles néo-hittites ou du nord de la Syrie. Les quatre lions protecteurs disposés dans les coins seraient un thème directement phénicien... Les céramiques attiques retrouvées au pied du monument ont, elles, été interprétées comme le témoin de l’adoption du symposium grec. Jean-Pierre Mohen s’insurge contre ces rapprochements simplistes qui déforment la réalité : “Ce n’est pas parce qu’un motif est d’origine orientale qu’il reste oriental toute sa vie !  Dans l’art ibère, il est complètement assimilé à une élaboration de thèmes, peut-être mythologiques, qui est purement locale. (...) Le symposium grec n’a rien de funéraire, c’est une manière de vivre, de disserter. Ce sont probablement les mêmes vaisselles qu’on retrouve chez les Celtes ou les Ibères, mais leur signification est toute différente ; ces objets sont complètement assimilés dans un milieu qui est différent.”

 Un traitement autonome et indigène, parfaitement reconnaissable, s’affirme aussi avec le temps, notamment au Ve siècle, période de maturité de l’art ibérique. Dans le domaine de la sculpture, de véritables foyers artistiques émergent, comme à Elche ou Porcuna. Les volumes sont surprenants : l’artiste simplifie les contours, schématise les volumes – l’homme peut ainsi être réduit à une main, un visage – pour arriver à une sorte de géométrie de l’espace qui amène la quasi-totalité des pièces jusqu’aux frontières de l’art abstrait. De même, les potiers ibères créent une céramique bien spécifique, au décor couvrant et exubérant, avec des motifs peints zoomorphes ou des processions de guerriers évoluant dans une atmosphère mythique. On est bien loin du classicisme grec... Mais l’art ibérique trouve peut-être son expression la plus originale dans ses ex-voto en bronze. Plus de 12 000 sont connus, presque tous retrouvés dans les sanctuaires d’El Collado de los Jardines et de Castellar de Santisteban (Jaén), en Andalousie. De taille modeste – une dizaine de centimètres –, ils représentent surtout des sujets masculins (prêtres, guerriers, vêtus de manteaux ou de tuniques courtes) et zoomorphes (chevaux, taureaux). Sans doute sont-ils les plus représentatifs de la stylisation ibérique, à la fois abstraite dans ses volumes et décorative dans les détails.

Une unité ibère ?
S’il existe bien une identité ibère, force est de constater que cette civilisation présente de multiples facettes. Les Anciens avaient réduit la variété des groupes à deux grandes ethnies : Ibères et Celtibères. En fait, s’interroge Jean-Pierre Mohen, “se dénommaient-ils eux-mêmes ainsi ?”. En d’autres termes, avaient-ils conscience de former une entité commune ? Car il n’y a pas un peuple ibère mais des populations ibères : Turdétans, Bastétans, Mastiens, Ausétans, Lacétans... n’ont jamais constitué socialement ou politiquement une unité organisée. Les raisons de cette disparité culturelle peuvent être décelées dans un certain cloisonnement géographique, une probable diversité des substrats et la variété des influences méditerranéennes. Cette hétérogénéité se manifeste par des évolutions diachroniques. Les structures politiques varient d’une tribu à l’autre ; des petites royautés côtoient des formes plus aristocratiques, avec un sénat. Les monnaies sont variées : frappées d’un cheval et d’une tête masculine dans les régions septentrionales, elles se distinguent, au sud, par des motifs agricoles ou de pêche. Cette diversité se cristallise dans des affrontements fréquents. Malgré la différenciation des Ibères, il n’existe pas de frontières fixes, et un état de guerre endémique règne entre les communautés. La civilisation ibérique présente donc de multiples visages. Malgré tout, la langue, l’alphabet, le mode de vie, l’origine classique de leur art, la plastique sculpturale et le style de la peinture céramique restent des éléments qui unifient profondément les populations d’Ibérie.

Les énigmes ibères
Malgré l’avancement des recherches, de nombreuses interrogations demeurent. Le problème majeur reste l’incompréhension de l’épigraphie ibérique, qui nous prive d’une source d’informations essentielle. Les progrès dans ce domaine se heurtent à deux lacunes, explique Christiane Eluère : “Les sources dont nous disposons sont surtout des dédicaces, comportant principalement des noms propres. Par ailleurs, on n’a pas encore trouvé de traduction dans une autre langue qui serait une clé pour le déchiffrage des écritures ibériques.” Un autre mystère réside dans la disparition rapide et violente, au début du IVe siècle avant J.-C., de nombreuses sculptures monumentales, détruites et réemployées à divers usages. Ce phénomène, qui intervient bien avant l’extinction de la civilisation ibérique, constitue une véritable énigme. Il est en effet surprenant qu’un art déjà bien implanté, avec une fonction sociale précise – en l’occurrence, funéraire et religieuse – fasse l’objet d’un démantèlement alors que la société qui l’a fait naître ne subit pas de changements fondamentaux. La civilisation ibérique n’a pas fini de mobiliser la truelle et l’attention de l’archéologue.

L’\"affaire Picasso\"
L’influence des arts africains et océaniens sur Picasso n’est plus à démontrer. On évoque moins souvent son goût pour les œuvres ibériques. Pourtant, il n’est pas étonnant que ce grand amateur d’art primitif ait été sensible à celui de son propre pays. Picasso le découvre au début du siècle et participe pleinement à l’engouement pour l’art ibérique suscité par la découverte de la Dame d’Elche et la récente présentation de collections au Louvre. En 1907, Picasso est sollicité par Géry-Piéret (alors secrétaire de Guillaume Apollinaire) pour l’achat de deux statuettes ibériques qu’il vient de voler au Louvre ! Picasso accepte sans hésiter. La bonne foi du peintre est difficile à déterminer dans cette affaire. A-t-il été victime de cet acte frauduleux ou suspectait-il l’origine douteuse des statuettes ? À voir sa production de l’époque, on pencherait plutôt en faveur de cette dernière hypothèse. Son Autoportrait de 1906, un an plus tôt, présente en effet des ressemblances frappantes avec la statuette masculine du Cerro de los Santos : même prolongement du nez et des arcades sourcilières, même schématisation des traits – notamment des yeux, délimités par deux lignes épaisses – qui donne au visage une allure de masque. Il est probable que Picasso connaissait ces œuvres, déjà exposées depuis quelques années au Louvre. En tout cas, il ne réagit que quatre ans plus tard, un peu contraint par le cours des événements : la Joconde vient d’être volée. Géry-Piéret prend peur et s’accuse de ses vols plus modestes. Apollinaire décide alors de s’occuper de la restitution des pièces ; il sera inculpé de recel et de complicité de vol à la place de Picasso. L’attachement de Picasso à l’art ibérique aura coûté cher à son ami poète. Mais le jeu en valait la chandelle : ne l’oublions pas, 1907 est l’année des Demoiselles d’Avignon...

LES IBÈRES, du 15 octobre au 5 janvier 1998, Galeries nationales du Grand Palais, avenue du Général-Eisenhower, Square Jean-Perrin, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi 10h-20h, nocturne mercredi jusqu’à 22h. Puis, du 29 janvier au 5 avril, Fondation “La Caixa”?, Barcelone, et du 14 mai au 23 août, Kunst und Ausstellungshalle der Bundesrepublik, Bonn.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°45 du 10 octobre 1997, avec le titre suivant : A la recherche des temps ibères

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