La réalité, un concept qui englobe les approches différentes des La Tour, Le Nain, Baugin, etc.

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 6 août 2007

Utilisée par Champfleury, le célèbre critique d’art du XIXe siècle, pour qualifier les frères Le Nain l’expression Les Peintres de la réalité renvoie à une page de l’histoire de l’art français encore mal connue en 1934.
Le mérite de l’exposition de l’Orangerie tient alors tant à la mise en valeur d’une dimension picturale que l’idéal classique tenait pour mineure qu’au fait d’avoir réuni un certain nombre d’artistes et d’œuvres aujourd’hui incontournables. 

Une scène de carte banale et pourtant intemporelle
Au premier rang de ceux-ci se trouve Georges de La Tour. L’auteur du Joueur de vielle (1620-1625, voir page précédente), du Songe de saint Joseph (1630-1635) et du Tricheur à l’as de carreau (vers 1635) est alors complètement inconnu du grand public.
Ses peintures qui reposent sur une science subtile de la construction lumineuse témoignent d’une attention « au chiffonné des visages, aux gaîtés vulgaires ou aux torpeurs populaires » (André Chastel). Georges de La Tour n’a pas son pareil pour tirer du banal des scènes éternelles.
Les œuvres des frères Le Nain — sous l’égide desquels l’exposition de 1934 était conçue — sont au cœur de la problématique que celle-ci vise à expliciter. Antoine l’aîné, Louis le cadet et Mathieu le benjamin ont longtemps formé équipe, aussi leur singularité respective n’a jamais été facile à distinguer. Avec sa Forge (1641) et son Repas de paysans (1642), Louis passe pour être le plus important du groupe. C’est qu’il a su élever la « bambochade », un genre mixte italo-flamand à la mode, du niveau du pur pittoresque à celui de la poésie.
Annonciateur de Chardin dans cette façon d’humilité, l’art des Le Nain trouve avec Mathieu et sa Vierge au verre de vin une expression religieuse qui le dispute à la grande manière.

Un pont entre les modernes et les anciens
En réunissant des œuvres aussi diverses que la Judith de Valentin de Boulogne, Le Christ descendu de la Croix de Nicolas Tournier, la Nature morte à la chandelle de Lubin Baugin, L’Homme aux rubans noirs de Sébastien Bourdon ou encore le fameux Autoportrait de Nicolas Poussin, l’exposition de 1934 proposait un florilège de la peinture réaliste du XVIIe.
L’idée de Pierre Georgel, l’actuel directeur de l’Orangerie, de revisiter celle-ci en associant nombre de ces peintures du passé à certaines œuvres du xxe siècle leur confère une patente modernité.
Si La Partie de cartes de Balthus (1948-1950) tout comme Les Joueurs de cartes de Robert Humblot (1935) renvoient d’évidence à celle de La Tour, un silence analogue à celui qui règne chez Baugin s’empare de la Nature morte aux poires de Derain (avant 1936).
Quant au Retour du baptême d’après Le Nain de Picasso (1917-1918), il n’avoue pas seulement ses références, il opère surtout en manifeste d’une population qui est en quête d’un réel laissé pour compte par les avant-gardes et qui puise chez ces « peintres de la réalité » modèles et certitude.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°587 du 1 janvier 2007, avec le titre suivant : La réalité, un concept qui englobe les approches différentes des La Tour, Le Nain, Baugin, etc.

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