Samedi 22 février 2020

XIXe siècle

La prostitution vue par les peintres

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 13 octobre 2015 - 743 mots

Sous le titre « Splendeurs et misères », le Musée d’Orsay revient sur le phénomène
de société qu’était la prostitution féminine au travers de sa représentation entre 1850 et 1910.

PARIS - Pendant plus de cinq siècles, la peinture occidentale n’a eu qu’une héroïne. Célébrée pour sa vertu, vénérée pour sa grâce, la Vierge Marie est l’incarnation de la maternité toute-puissante. Les saintes et les déesses ont beau faire des apparitions, Marie est LA femme car elle est LA mère. Mais dès la seconde moitié du XIXe siècle, la Vierge n’intéresse plus les peintres. Au Musée d’Orsay, à Paris, « Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 » témoigne d’une usurpation de trône : dans un Paris de maisons closes autorisées en 1804, de prostitution réglementée et de précarité économique pour les femmes célibataires, Marie-Madeleine est partout. Ce personnage, complexe dans ses origines, ses attributs et ses pratiques, obnubile artistes et écrivains, lesquels font écho à l’omniprésence de la prostituée tout en cultivant certains fantasmes. Dans cette exposition foisonnante conçue avec le Musée Van Gogh d’Amsterdam, l’analyse rondement menée de ce phénomène de société témoigne avant tout de la terrible misogynie de l’époque.

Richard Thompson, commissaire à l’origine de ce projet, suggère que « Splendeurs et misères » pourrait être le pendant de « L’impressionnisme et la mode », présentée à Orsay en 2012. Un miroir à double face, reflétant les deux seules cases dans lesquelles les femmes étaient alors catégorisées. Côté pile, les femmes au foyer, tenantes d’une vie de famille bienséante et soucieuses des apparences comme de leurs apparences. Côté face, le reste de la population féminine, mise au service « des exigences sexuelles consubstantielles à la virilité », inspirant le désir mais aussi le dégoût car porteuse de maladies vénériennes, et dont la seule préoccupation est la survie. Dans les deux cas, la soumission est sociale et morale. Mais lorsque le regard exclusivement masculin des artistes se pose sur la prostitution, la misogynie de leurs contemporains (qu’ils l’acceptent ou la dénoncent) éclate au grand jour et les thèmes abordés par l’exposition en attestent. Une femme ne peut se promener seule dans la rue sans éveiller les soupçons. Une modeste employée, vendeuse ou petit rat de l’Opéra, est une proie facile quand elle n’est pas elle-même en chasse, car l’insuffisance de ses revenus est de notoriété publique – les hommes étaient, à travail égal, payés double. Fichée par la police, la femme offerte à l’étalage des maisons closes est soumise aux contrôles sanitaires. Une fois malade, elle sera placée en détention à la prison de Saint-Lazare. La demi-mondaine qui est parvenue à s’extraire de la fange aura beau être admise dans la société, elle restera une ombre portée sur la paix des ménages.

Tout d’une cocotte
Accompagnée d’un catalogue passionnant, l’exposition du Musée d’Orsay permet au visiteur du XXIe siècle de (re)découvrir des toiles pour certaines très célèbres ici resituées dans leur contexte. L’Absinthe (1876) d’Edgar Degas n’a pas pour sujet l’alcoolisme mais une prostituée qui attend le client avec lassitude ; Le Bal masqué à l’Opéra (1873) d’Édouard Manet n’illustre pas Paris en fête mais le commerce de chair qui envahissait chaque année le Palais Garnier, et La Perle et la vague (1862) de Paul Baudry a tout d’une cocotte et rien d’une Vénus.

Les photographies pornographiques, bien plus explicites en revanche, se trouvent présentées en surnombre – la récente exposition « Sade » en regorgeait déjà. Côté scénographie, le metteur en scène d’opéra Robert Carsen a fait preuve de retenue, hormis le lit provenant de l’hôtel particulier de la marquise de Païva qu’en grand raconteur d’histoires il n’a pas résisté à défaire – un détail distrayant mais superflu.

Le parcours s’achève en beauté sur le duo de choc que forment la fille de joie et l’artiste d’avant-garde, vecteur de modernité en peinture. Car à l’instar du Caravage qui aurait pris une prostituée pour modèle dans La Mort de la Vierge, de nombreux artistes se sont tournés vers les filles de joie, sujets plus « riches » que les modèles vivants des écoles d’art. Dans La Mélancolie (1902), Pablo Picasso dépeint ainsi une syphilitique enfermée à Saint-Lazare à la manière d’une Madone. Marie-Madeleine est soudain devenue la Vierge Marie.

Splendeurs et misères

Commissaires : Isolde Pludermacher et Marie Robert, conservatrices au Musée d’Orsay ; Nienke Bakker, conservatrice au Van Gogh Museum, Amsterdam ; Richard Thomson, Professor of Fine Art, université d’Édimbourg
Itinérance : Van Gogh Museum, Amsterdam, 19 février-19 juin 2016

Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910

Jusqu’au 17 janvier 2016, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, tlj sauf lundi 9h30-18h, 9h30-21h45 le jeudi, entrée 11 €. Catalogue, coéd. Musée d’Orsay/Flammarion, 308 p., 45 €.

Légende photo
Edouard Manet, Bal masqué à l’opéra, 1873, huile sur toile, 59,1 x 72,5 cm, National Gallery of Art, Washington. © The National Gallery of Art, Washington.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°443 du 16 octobre 2015, avec le titre suivant : La prostitution vue par les peintres

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