Mercredi 19 décembre 2018

La plume acérée de Wyndham Lewis

L'ŒIL

Le 1 novembre 2004 - 885 mots

Sous le titre singulier de « L’Os sous la chair », le Courtauld Institute of Art présente une cinquantaine de dessins de Percy Wyndham Lewis (1882-1957). C’est un événement de premier ordre car jamais on n’avait rassemblé dans un musée un ensemble aussi important d’œuvres sur papier de cet homme au talent protéiforme : à la fois artiste, romancier, dramaturge, poète, il a aussi écrit de nombreux essais sur l’art, la littérature et la politique. Son destin posthume a été malheureux à cause de ses débats tumultueux avec le puissant groupe de Bloomsbury, plus généralement à cause de son goût excessif pour la polémique qui lui a valu de se fâcher avec ses meilleurs amis et, enfin, à cause de ses relations politiques hasardeuses, comme celles avec Sir Oswald Mosley, le chef du parti nazi anglais ou son livre sur Hitler. Bien qu’il ait vite compris son erreur avant même le début de la guerre et qu’il ait fait alors amende honorable, cette image sulfureuse lui est restée.
Élève de la Slade School entre 1898 et 1901, il a la chance de voyager pendant ses études à travers le continent européen, découvrant Madrid, les Pays-Bas, Munich et Paris, où il va continuer à se rendre tous les ans. Il participe à partir de 1911 à la plupart des expositions de l’avant-garde anglaise (celle de l’AAA ou du Camden Town Group). En 1912, il collabore avec les Omega Workshops dirigés par Roger Fry, avec qui il va rompre avec éclat l’année suivante, après avoir pris part à l’exposition du postimpressionnisme et du futurisme. Après avoir reçu Marinetti les bras ouverts, il mène une bataille farouche contre lui et les futuristes italiens qui connaissent une vogue sans précédent à Londres. Il crée alors le Rebel Art Centre et peu après le groupe vorticiste dont les manifestes paraissent dans une revue au titre explosif, Blast. Cette période de fermentation intense et de disputes âpres lui permet de définir son esthétique. Elle doit autant au cubisme qu’au futurisme. Et il éprouve aussi le désir d’imprimer à cet esprit du nouveau ayant une connotation cosmopolite une touche d’englishness, cette « anglicité » dont parle Pevsner. Le vorticisme se veut spécifiquement britannique, à une époque où la montée des nationalismes envahissant le champ de l’art annonce le conflit mondial. Dès ses débuts, Wyndham Lewis fait preuve d’une inclination à la satire. La Femme souriante gravissant un escalier de 1911 est une parodie évidente du Nu descendant un escalier de Duchamp. Et c’est un univers de caractère mythologique placé à l’enseigne du grotesque qui domine pendant les années 1912-1913 avec ses Centaures femelles et son Coucher de soleil au milieu des Michel-Ange. Sans rien changer à l’esprit grinçant de ses compositions, il géométrise ensuite ses formes, comme dans Le Penseur (1912). Il donne naissance à un style graphique qui procède par déformations et anamorphoses. Il est un moment tenté par l’abstraction, mais toujours en préservant des éléments figuratifs, comme le montre le cycle de la pièce de théâtre Timon d’Athènes. S’il subit l’influence des révolutions les plus audacieuses des avant-gardes françaises et italiennes, il utilise le jeu de volumes rectilignes et courbes pour produire une vision de son monde intérieur dans l’exercice de formules contradictoires.
L’expérience de la guerre (il est artilleur comme Apollinaire ou le peintre tchèque Kubista) le ramène à une écriture plus réaliste sans devenir pour autant conventionnelle. Un tableau tel que Poste d’artillerie canadien (1918) ou les dessins qu’il rapporte du front sont le fruit d’un heureux compromis entre ses aspirations modernistes et un désir de rendre la terrible vérité de la vie des combattants. Démobilisé, il effectue bientôt un retour au classicisme. Ce retour prend un pli singulier car il ne renonce pas tout à fait à son écriture vorticiste. Cette étrange alliance va déterminer l’essence des nombreux portraits qu’il exécute par vagues pendant les années 1920 et 1930. Ses premiers modèles sont Ezra Pound (une dizaine de dessins), Edith Sitwell, James Joyce, Robert McAlmon, les frères Sitwell, Virginia Woolf, T. S. Eliot, Nancy Cunard, Ronald Firbank. Et il réalise en même temps de nombreux autoportraits. Toutes ces œuvres sur papier se distinguent par la virtuosité et la mobilité d’une part et, de l’autre, quand le besoin s’en fait sentir, par l’emploi d’un chromatisme allusif qui répond au non finito volontaire du dessin.
Parallèlement, il renoue avec les figures difformes et risibles de la décennie précédente, faisant alterner des figures aux traits aiguisés et caricaturaux, comme ceux qui accompagnent sa seconde revue, The Tyro, en 1921, et des compositions où se dressent de lourds pilastres anthropomorphiques et totémiques, comme dans Andromède rencontrant la flotte ennemie (1922). Il aboutit alors à la création d’un microcosme nocturne et angoissant avec Inferno ou Musée cubiste (1930) ou à l’apparition de personnages composites constituant un corpus légendaire, à la fois emblématique et onirique comme, par exemple, les dessins illustrant sa troisième revue, The Enemy. Écrivain prolixe et hors norme et artiste au cheminement labyrinthique, Wyndham Lewis devrait bien finir par être reconnu comme l’un des grands créateurs de la première moitié du xxe siècle. Cette belle et scrupuleuse exposition devrait y contribuer.

« L’Os sous la chair : dessins de Wyndham Lewis », LONDRES, Courtauld Institute of Art, Somerset House, Strand, tél. 020 784 827 11, www.courtauld.ac.uk, 14 octobre- 13 février 2005.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°563 du 1 novembre 2004, avec le titre suivant : La plume acérée de Wyndham Lewis

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