Mercredi 11 décembre 2019

Art ancien

La « folie » Léonard

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 26 septembre 2019 - 1380 mots

PARIS

Imbroglio diplomatique, raz-de-marée d’événements et de livres, exposition rarissime au Louvre… L’année des 500 ans de la disparition du maître marque le climax d’une passion inégalée pour Vinci.

Léonard de Vinci, l'Annonciation (c. 1472), 90 x 222 cm, huile sur panneau de bois, Galerie des Offices, Florence, Italie
Léonard de Vinci, L'Annonciation (c. 1472), 90 x 222 cm, huile sur panneau de bois, Galerie des Offices, Florence, Italie
Photo Wikimedia

À moins de vivre sur une autre planète, difficile d’ignorer que l’on commémore en 2019 les 500 ans de la mort de Léonard. Il faut dire que cet anniversaire, célébré par une kyrielle d’événements en France et dans le monde, a totalement dépassé la sphère culturelle et pris une ampleur inédite. Une démesure révélatrice du statut unique de l’icône Léonard et de l’engouement incomparable qu’elle suscite.

Avant même le lancement des festivités, le débat a éclaté sur le terrain géopolitique. Un terrain inattendu, quoique pas tant que cela quand on sait la place qu’occupe le peintre dans l’imaginaire collectif de l’autre côté des Alpes, où il est de longue date « instrumentalisé » par les politiques. En novembre dernier, la secrétaire d’État à la Culture, Lucia Borgonzoni, déclare vouloir revenir sur les accords de prêt d’œuvres liant l’Italie à la France pour la rétrospective prévue fin 2019 au Louvre. La secrétaire, membre du parti d’extrême droite la Ligue, voit dans ce coup d’éclat une opportunité de servir le discours nationaliste de son gouvernement. « Léonard est italien, il est seulement mort en France », prétexte-t-elle pour renégocier les prêts consentis par la Botte, qui se trouverait lésée si elle se départait de ses chefs-d’œuvre pendant quatre mois, car elle serait alors « en marge d’un événement culturel majeur ».

Commence alors un imbroglio diplomatique qui va occuper les institutionnels et les politiques en longues tractations et passionner la presse, friande de ce genre de polémique. Au plus fort de la crise, Paris Match va même jusqu’à se demander si « l’exposition Léonard de Vinci du Louvre aura[-t-elle] lieu ? » Un catastrophisme un brin exagéré, car les œuvres au centre de cette querelle sont en réalité peu nombreuses, une part importante des pièces concernées n’appartenant pas à l’État mais à l’Église italienne.

La crise fait, par ailleurs, le lit de rumeurs : on chuchote, par exemple, que le Louvre aurait demandé le prêt de L’Adoration des mages,œuvre extrêmement fragile et quasiment intransportable qui ne figurait pas dans la liste. Il faudra finalement l’intervention des ministres de la Culture des deux camps pour que le bras de fer cesse et que l’on trouve un accord. Un réchauffement diplomatique célébré en grande pompe par les présidents français et italiens, réunis symboliquement le 2 mai dernier sur la tombe du maestro, à Amboise, pour raviver l’amitié entre les deux pays.

Des négociations jusqu’à la dernière minute

Cette passe d’armes s’achève au demeurant sans trop de dégât. L’Italie s’est montrée en définitive coopérative et enverra une belle sélection d’œuvres, notamment presque tous les tableaux en état de voyager, à l’exception de L’Annonciation des Offices. Sauf coup de théâtre… En effet, dans cette exposition hors norme, on ne peut pas exclure les rebondissements de dernière minute, car certains prêts sont encore à l’heure actuelle en négociation. Chose exceptionnelle dans ce type de manifestation organisée des années en amont, la liste des œuvres ne sera définitive que dix jours avant l’inauguration ! Il y a d’ailleurs fort à parier que les spéculations iront bon train jusqu’à l’ouverture. Il y a notamment une œuvre dont la présence (ou l’absence) sera particulièrement commentée : le Salvator Mundi, un tableau dont l’attribution est vivement contestée par plusieurs experts. Une rumeur a ainsi largement circulé avançant que, face aux doutes de plus en plus nombreux, le Louvre aurait finalement renoncé à présenter l’œuvre. Le musée nous a confirmé l’avoir demandé en prêt, tout en refusant de préciser sous quelle attribution.

Toutes ces péripéties dopent encore l’excitation autour de l’exposition qui s’annonce comme un succès phénoménal. Le musée, qui s’attend à une affluence record, a d’ailleurs mis en place un dispositif inédit de réservation en ligne obligatoire. Seuls les visiteurs munis d’un billet horodaté pourront donc se présenter à l’exposition. Preuve de l’engouement que génère cette rétrospective historique, l’ouverture des réservations quatre mois avant le début de l’exposition a été littéralement prise d’assaut et a fait bugger la plateforme le jour de son lancement !

Au Louvre, un événement rarissime

Si cette manifestation suscite autant d’attente, c’est qu’elle constitue un événement rarissime, le genre d’exposition que l’on ne voit qu’une fois dans sa vie. De fait, jamais une telle exposition n’a été organisée en France, où la dernière monographie remonte à 1952. De plus, cette dernière n’avait pas du tout la même envergure, car il n’y avait que les tableaux du Louvre, les carnets de l’Institut de France et une poignée de dessins. Plus encore que pour n’importe quel autre maître ancien, les expositions Léonard sont des entreprises ardues, car le peintre a laissé un corpus peint extrêmement maigre. On estime que l’on conserve entre quinze et vingt peintures autographes, en fonction du nombre d’œuvres reconnues ou non par les spécialistes. Étant donné leur rareté et l’immense popularité de l’artiste, les institutions qui conservent ses créations ne s’en séparent logiquement que très exceptionnellement.

Les occasions d’assister à une telle réunion d’œuvres étant très rares, ces manifestations suscitent donc inévitablement la curiosité et drainent un public hors norme. On se souvient de l’engouement de la dernière grande exposition du Toscan, « Léonard de Vinci peintre à la cour de Milan » qui avait triomphé à la National Gallery de Londres en 2011-2012. L’affluence était telle que certains visiteurs allaient jusqu’à camper en pleine nuit devant le musée pour être sûrs de pouvoir voir le blockbuster. Afin d’atténuer la frustration de ceux qui n’avaient pas eu cette chance, le musée avait même organisé la diffusion simultanée dans 150 salles de cinéma d’une visite guidée de l’exposition… Là encore, du jamais-vu !

Une programmation phénoménale

On l’a compris : tout ce qui touche à Léonard déchaîne les passions et la démesure. Cette tendance monte encore d’un cran en cette année anniversaire où Léonard est sur tous les fronts et hypermédiatisé. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer les rayonnages de n’importe quelle librairie qui sont littéralement envahis de livres récents sur l’artiste. Toutes les biographies ont ainsi été rééditées, de même que les romans historiques et les beaux livres. À côté de ces classiques, on trouve en outre une quantité faramineuse de nouveautés plus ou moins indispensables, du Leonardo pop-up jusqu’aux très attendus Carnets. Gallimard a en effet eu l’excellente idée de publier les écrits de Léonard dans une version mise à jour à l’aune des découvertes effectuées depuis 1942, date de la précédente édition.

Dans les musées et les monuments, cette commémoration a également pris une ampleur phénoménale. Toutes les institutions, historiquement liées à l’artiste ou possédant des œuvres de Léonard, ont pris part à cette célébration en mettant à profit le fonds de dessins extraordinairement riche que Vinci a légué à la postérité. Les Offices ont ouvert le bal avec le Codex Leicester, suivis, entre autres, par les Scuderie del Quirinale et la Galleria dell’Accademia, sans oublier le Castello Sforzesco qui a rouvert la Sala delle Asse après un long chantier de restauration permettant de retrouver une partie du décor de Vinci.

Mais, en Italie, le véritable événement a été la rétrospective sur Verrocchio, le maître de Léonard, organisée au Palazzo Strozzi, qui a fait sensation avec l’attribution inattendue d’une madone en terracotta à Léonard. Un scoop, car on ne connaît pas d’autres sculptures de sa main. En Grande-Bretagne, Léonard s’est par ailleurs offert une tournée digne d’une pop star. Douze villes ont ainsi accueilli une exposition de dessins issus des collections royales, avant que la saison ne s’achève en apothéose dans la Galerie de la Reine par une présentation historique de deux cents feuilles.

En France, l’année Léonard a également donné lieu à une programmation extrêmement riche dans le Val-de-Loire, où l’engouement pour Léonard a été encore plus fort que d’ordinaire. A fortiori au château d’Amboise, dernière demeure de l’artiste. « Nous avons été sollicités de façon exceptionnelle. Ces derniers mois, il n’y a pratiquement pas un jour où nous n’avons pas eu une équipe de télévision ou de radio au château », confirme Jean-Louis Sureau, le directeur du château. « La fréquentation est très supérieure à d’habitude. Nous avons à peu près 15 % de visiteurs en plus ; on n’a jamais connu une telle progression. » Des chiffres à la hauteur de la démesure d’une année phénoménale.

Pour retrouver tous les événements en région Centre-Val de Loire et toutes les informations concernant le 500 ans de la disparition de Vinci : www.vivadavinci2019.fr
« Leonardo da Vinci : A Life in Drawing »,
du 24 mai au 13 octobre 2019. Buckingham Palace, Westminster, Londres (Grande-Bretagne). Tous les jours de 9 h30 à 17 h 30. Tarifs : 13,5 £. Commissaire : Martin Clayton. www.rct.uk
« La Renaissance en Berry »,
du 4 octobre au 31 décembre 2019. Musée-hôtel Bertrand, 2, rue Descente-des-Cordeliers, Châteauroux (36). Tous les jours sauf le lundi de 14 h à 18 h. Entrée libre. www.chateauroux-tourisme.com
« Rinascenza »,
du 29 juin au 13 octobre 2019. Château de Châteaudun, place Jehan-de-Dunois, Châteaudun (28). Tous les jours de 10 h à 12 h 30 et de 14 h à 17 h 30. Tarifs : 6 et 5 €. www.chateau-chateaudun.fr
« Hommage à Léonard et à la Renaissance »,
du 1er avril au 3 novembre 2019. Château du Rivau, 9, rue du Château, Léméré (37). Tous les jours de 10 h à 18 h. Tarifs : 11 et 9 €. Commissaire : Patricia Laigneau. www.chateau durivau.com
« Machines léonardiennes »,
réalisées par les élèves du collègue Choiseul d’Amboise. Visibles du 21 mai au 31 décembre 2019. Jardin de la médiathèque Aimé Césaire, 17, rue du Clos-des-Gardes, Amboise (37). www.media theque.ville-amboise.fr
« L’invention musicale chez Léonard de Vinci »,
du 21 septembre 2019 au 6 janvier 2020. Musée des Beaux-Arts de Tours, 18, place François-Sicard, Tours (37). Tous les jours sauf le mardi de 9 h à 12 h 45 et de 14 h à 18 h. Tarifs : 6 et 3 € (gratuit chaque premier dimanche du mois). www.mba.tours.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°727 du 1 octobre 2019, avec le titre suivant : La « folie » Léonard

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