Mercredi 16 octobre 2019

La fine fleur d’un genre

Marseille révèle la virtuosité d’Anne Vallayer-Coster

Le Journal des Arts

Le 30 mai 2003 - 918 mots

Peintre de natures mortes de la fin du XVIIIe siècle, Anne Vallayer-Coster a laissé un œuvre où se distinguent les tableaux de fleurs, genre dans lequel elle excellait. Pour la première fois, cette production restée longtemps confidentielle fait l’objet d’une exposition réunissant, autour des paniers de fruits, trophées de chasse, bouquets et portraits de l’artiste, quelques œuvres de Chardin et Delaporte. Organisée à l’initiative du Musée de Dallas et présentée à la National Gallery de Washington puis à la Frick Collection de New York, cette rétrospective est exceptionnellement accueillie en France, au Centre de la Vieille-Charité à Marseille.

MARSEILLE - Célèbre et célébrée de son vivant, Anne Vallayer-Coster (1744-1818) ne jouit plus aujourd’hui de la même notoriété que sa contemporaine Élisabeth Vigée-Le Brun. À l’image de l’illustre portraitiste de la famille royale, elle mena pourtant une carrière officielle exemplaire et suscita les éloges des critiques les plus exigeants de son temps. Ainsi de Diderot, qui déclara : “Melle Vallayer nous étonne autant qu’elle nous enchante, toutes les productions de la nature semblent éclore sous son pinceau.” Son talent était en outre apprécié de collectionneurs prestigieux – parmi lesquels les deux directeurs successifs des Bâtiments du roi (le marquis de Marigny et le comte d’Angiviller), le prince de Conti et le peintre Joseph Vernet – et admiré par la reine Marie-Antoinette, qui lui commanda son portrait. “Comme ce fut le cas pour de nombreux artistes du XVIIIe siècle dont la célébrité déclina après la Révolution du fait de leurs liens avec l’Ancien Régime, l’art de Vallayer-Coster, admiré des connaisseurs, mais manifestement ignoré de la plupart des études sur la période, est devenu une sorte de secret bien gardé”, explique Eik Kahng, conservateur au Walters Art Museum de Baltimore, dans l’ouvrage de référence qui accompagne l’exposition. L’historienne de l’art est, avec Marianne Roland Michel, spécialiste de l’art du XVIIIe siècle, à l’origine de la première rétrospective consacrée à l’artiste. Conçue par le Dallas Museum of Art, l’exposition est actuellement présentée au Centre de la Vieille-Charité de Marseille, qui réunit, dans les galeries édifiées par Pierre Puget, une centaine de tableaux, miniatures et dessins en provenance de musées français et étrangers mais aussi, pour une grande part, de collections privées. Certaines œuvres ont été prêtées spécialement pour l’étape marseillaise, comme la Nature morte au canard (1787) du Musée des beaux-arts de Strasbourg, d’autres sont des inédits ou des découvertes récentes, à l’instar du Devant de feu au vase de fleurs (1795) du Musée d’Orange ou des portraits de Mesdames de France conservés au château de Versailles (1779-1780). Outre la générosité des prêteurs, l’élégance de la scénographie, qui évoque le raffinement du XVIIIe siècle finissant, et la pertinence des informations mises à la disposition des visiteurs méritent d’être soulignées.

Une émule de Chardin
Fille de l’orfèvre Joseph Vallayer, Anne grandit aux Gobelins, aux côtés des artistes et artisans travaillant pour la manufacture. Elle fait probablement ses débuts auprès de Madeleine Basseporte, “dessinatrice du jardin royal des Plantes”, et du paysagiste Joseph Vernet, qui lui enseigne à peindre d’après nature. Ses progrès sont rapides. Dès l’âge de vingt-trois ans, la jeune femme fait montre de sa maîtrise technique dans la remarquable Nature morte à la verseuse d’argent (1767). Bien que redevable à Chardin dans le choix de certains motifs (tasse en porcelaine, bocal, pain, botte de radis…), l’œuvre révèle déjà le style personnel du peintre et son goût pour les objets luxueux, la reproduction minutieuse des détails ou les reflets colorés. L’influence du grand maître est manifeste dans nombre des compositions d’Anne Vallayer, à l’image des natures mortes aux fruits et au gibier. L’artiste lui rendit même un hommage appuyé dans les deux toiles qu’elle destinait à l’Académie royale de peinture et de sculpture, Les Attributs de la Peinture, de la Sculpture et de l’Architecture (1769), et son pendant Les Attributs de la Musique (1770), clairement inspirés des dessus-de-porte du château de Choisy. Mais, à la différence de son modèle, Anne Vallayer privilégie un travail du pinceau généralement invisible, des teintes vives et brillantes et des mises en scène décoratives. En témoigne en particulier la confrontation d’un sobre panier de pêches de Chardin (Musée des beaux-arts de Rennes) et d’une corbeille de raisins de Vallayer-Coster (Musée des beaux-arts de Nancy) gracieusement ornée de myosotis – un détail inimaginable chez le peintre de la “vie silencieuse”...
Son originalité triomphe dans les natures mortes aux coquillages, comme l’extraordinaire Panaches de mer, lithophytes et coquilles du Musée du Louvre (1769), et dans la peinture de fleurs, genre qui lui permet de s’affranchir de l’héritage de Chardin et d’affirmer ses qualités de coloriste. S’inscrivant dans la grande tradition nordique de Jan van Huysum, les bouquets d’Anne Vallayer rivalisent de somptuosité avec ceux de son contemporain Gérard van Spaendonck (Bouquet de fleurs dans un vase en porcelaine bleue, 1776). Bien plus que ses portraits – figés et peu expressifs, à l’exception de celui de Joseph Charles Roettiers – ou ses corbeilles de fruits, ils révèlent l’étendue de son talent (Vase de fleurs et coquillage, 1780). Pour reprendre les termes d’un critique de l’époque, “ses fleurs sont si fraîches, si vives, si brillantes, qu’on serait tenté de les prendre pour l’en couronner”...

ANNE VALLAYER-COSTER, UN PEINTRE À LA COUR DE MARIE-ANTOINETTE

Jusqu’au 23 juin, Centre de la Vieille-Charité, 2 rue de la Charité, Marseille, tél. 04 91 14 58 80, tlj sauf lundi 10h-17h et 11h-18h à partir du 1er juin. Catalogue d’exposition en coédition Somogy-Ville de Marseille, 300 p., 35 euros. L’ouvrage constitue une somme des dernières recherches sur l’artiste.

Les femmes peintres et l’Académie

Comme Élisabeth Vigée-Le Brun et Adélaïde Labille-Guiard, Anne Vallayer-Coster fut l’une des rares artistes femmes reçues à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Mais elle le fut dans un genre considéré comme mineur – la nature morte – puisqu’elle ne pouvait, comme l’ensemble des personnes de son sexe, devenir peintre d’histoire, le grand genre dans la hiérarchie de la peinture fixée par l’Académie. Pour des raisons de décence, les femmes n’étaient en effet pas admises à suivre les cours de nu masculin qui y étaient dispensés, et devaient donc se cantonner à des genres moins prestigieux comme le portrait ou la nature morte.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°172 du 30 mai 2003, avec le titre suivant : La fine fleur d’un genre

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