La Biennale de São Paulo incertaine et forte

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 27 septembre 2016

En se plaçant sous le signe de l’« Incertitude » tout en affirmant de véritables choix, la Biennale de São Paulo fait montre d’une excellence rare dans ce rendez-vous artistique brésilien.

Aurait-il pu en être autrement ? Quelques jours seulement après la destitution de la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, c’est aux cris virulents de « Fora Temer ! » (« Dégage Temer ! ») que les artistes ont accompagné l’ouverture de la Biennale de São Paulo, début septembre. Ce même Michel Temer, qui, lors de son discours d’investiture à la présidence du pays, avait déclaré qu’avec son arrivée au pouvoir la période d’incertitude était terminée. Ironie de l’histoire, l’idée d’« incertitude » est au cœur même du projet de cette 32e édition, confiée aux soins de Jochen Volz qui l’a intitulée « Incerteza viva ».

Mais ici l’« Incertitude vive » n’est ni pessimiste ni menaçante. Parce qu’elle s’intéresse à des états transitoires, contradictoires parfois, et non formellement définis, elle est, à l’inverse, porteuse d’ouvertures, de curiosités, de possibilités de compréhension du monde et d’un véritable potentiel d’évolution. À l’exemple de cette étrange installation des Lithuaniens Nomeda & Gediminas Urbonas, où sous des tentes transparentes, dans ce qui pourrait être un futur proche, sont cultivés non des plantes mais des objets.

Le corps, la terre
Autant l’affirmer sans ambages cette Biennale, remarquable en tous points, est l’une des meilleures que l’on ait pu voir depuis longtemps. Généreuse et ouverte dans ses choix, elle fait surtout montre d’une formidable cohérence dans son propos, mais aussi – et surtout – dans la transposition visuelle qui en est faite. Car cette idée d’incertitude se trouve abordée en suivant quatre axes d’investigation menés sur différents territoires par Jochen Volz et ses quatre commissaires associés venus de diverses aires géographiques : Lars Bang Larsen (Danemark), Gabi Ngcobo (Afrique du Sud), Sofía Olascoaga (Mexique) et Júlia Rebouças (Brésil).

Sont explorés la nécessité d’une conscience écologique, la narration et le récit, la cosmologie et les modes du savoir ; le corps, à travers sa représentation ou la participation requise du spectateur, et la terre s’imposent ici comme des acteurs ou éléments majeurs. C’est parfois le cas physiquement, comme avec la surprenante installation de la Péruvienne Rita Ponce de León qui a délaissé ses installations murales pour convier le spectateur à entrer dans des cavités en terre qui installent le corps, les pieds, les mains dans des positions différentes, et où sont insérés de petits dessins. C’est d’autres fois le cas visuellement et éthiquement, pour le collectif Vídeo nas Aldeias qui est allé enseigner l’usage de la vidéo à des tribus indigènes afin qu’elles se réapproprient leur image et se défassent du regard extérieur. C’est encore le cas symboliquement, avec la Sud-Africaine Dineo Seshee Bopape, qui a assemblé des blocs de terre compressée dans lesquels ont été enfermés des objets tels des minéraux ou des herbes médicinales, comme pour les protéger ou laisser se développer leur potentiel pouvoir.

L’intelligence du projet est de ne pas faire de chaque thématique de recherche une section autonome, mais de parvenir à ce que ses parties s’imbriquent d’une manière presque organique. Le caractère manifestement soudé de cette équipe de commissaires a contribué à la belle homogénéité de l’ensemble, tandis que ceux-ci ne se sont pas contentés des têtes de liste et artistes accoutumés à ce type de rendez-vous, et qu’ils ont effectué une véritable prospection. De là résulte une manifestation riche en surprises et surtout en découvertes, associant un grand nombre de participants peu voire pas connus à une poignée de noms célèbres – Francis Alÿs, Pierre Huyghe, Öyvind Fahlström, Hito Steyerl, Frans Krajcberg, Lourdes Castro, Víctor Grippo…

Diversité
Si elle est à l’écoute des cycles et des rythmes de la nature ou des inquiétudes sociales, la Biennale ne s’enferme pas pour autant dans un propos et une esthétique « bio écolo », mais fait montre de diversité. Ainsi l’installation sexualisée réalisée par Lyle Ashton Harris et composée de photographies et vidéos aborde les questions de genre et d’identité et montre que leurs protagonistes produisent du récit aussi pour trouver un ancrage social. Ainsi encore les œuvres délirantes de la Britannique Heather Phillipson, à l’esthétique comme issue d’un pop art transgénique et dégénéré ; son collage en volume d’émojis, ours en peluche, vidéos et autres objets décrit une forme de dévastation intime et collective en évoquant la consommation, le désir, le dérèglement ou l’extinction des espèces.

Finalement, ce que révèle ce parcours dense et habité, c’est à quel point les artistes parviennent formidablement bien à s’emparer de la profonde ambiguïté qui gouverne le monde et la vie. Dans un film à la sensualité trouble, Jonathas de Andrade le résume à merveille. Il est allé observer au plus près à la fois les corps et l’activité des pêcheurs du nord du Brésil. Ceux-ci, lorsqu’ils capturent dans leurs filets d’énormes poissons, les prennent dans leurs bras, les caressent, leur ouvrent les branchies, prennent soin d’eux en quelque sorte, alors qu’ils vont les tuer ; un acte qui jamais n’est donné à voir mais qui néanmoins constitue la finalité de l’attention, du respect et de l’amour qu’ils leur ont témoigné.

Biennale de Sao paulo

Commissariat : Jochen Volz, assisté de Lars Bang Larsen, Gabi Ngcobo, SofÁ­a Olascoaga, Júlia Rebouças
Nombre d’artistes : 81
Nombre d’œuvres : environ 400

Sincertitude vive. 32e biennale de São Paulo

jusqu’au 11 décembre, Pavilhão da Bienal, Av. Pedro Alvares Cabral, Parque Ibirapuera, Portão 3, São Paulo, Brésil, tél. 55 11 5576 7600, 32bienal.org.br, tlj sauf lundi, 9h-19h, le jeudi et samedi jusqu’à 22h, entrée libre. Catalogue, 440 p., env. 27 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°464 du 30 septembre 2016, avec le titre suivant : La Biennale de São Paulo incertaine et forte

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