Dimanche 22 septembre 2019

9e art

La B.D. explose dans les musées

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2014 - 1216 mots

Si plusieurs musées ouvrent actuellement leurs cimaises à la B.D., les achats de planches originales sont encore limités.

PARIS - « Vous êtes notre récréation ! ». C’est avec ces mots que les représentants de la Direction des musées de France accueillaient dans les années  1990 Thierry Groensteen, alors directeur du Musée de la bande dessinée d’Angoulême, venu présenter ses acquisitions. Aujourd’hui, la donne a changé. Cet hiver, jamais l’on avait vu concomitamment autant d’expositions consacrées à la bande dessinée (B.D.), y compris dans des institutions traditionnellement peu portées sur le 9e  art.

Les portes de « Mecanhumanimal », consacrée à Enki Bilal viennent de se fermer au Musée des arts et métiers, quand celles d’une exposition consacrée au rêve se sont ouvertes à la Cité de la bande dessinée d’Angoulême. Pendant ce temps, Astérix triomphe à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et la Cité de l’immigration traite son sujet de prédilection à travers les bulles, en attendant Gotlib au Musée d’art et d’histoire du judaïsme.

Faut-il voir dans cette multiplication des événements autour du 9e art un signe de sa consécration  par les musées ? Pour Carine Picaud, conservateur à la BnF « Le mouvement s’accélère, la B.D. n’est plus un sous-genre aujourd’hui, elle fait partie de notre patrimoine culturel ». Fabrice Douard, responsable adjoint du service des éditions au Louvre renchérit  : « Nous avons passé un cap ». Pour ce média, le chemin vers la reconnaissance a été long. Parmi les jalons de ce parcours figure l’exposition «  Bande dessinée et Figuration narrative  » présentée au Musée des arts décoratifs en 1967, la création du festival en  1973 ou l’ouverture d’un musée intégralement dédié en 1990 à Angoulême. Aujourd’hui, le 9e  art se déploie au Louvre via un programme d’expositions annuel en relation avec la publication d’un album. « Le Louvre a servi de détonateur sous l’impulsion d’Henri Loyrette, pour qui la B.D. faisait pleinement partie de l’art contemporain », explique Fabrice Douard. Mais si le Mac Lyon, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme, le Musée de la monnaie de Paris ou d’autres ont accueilli de bon gré la B.D., tous ne se plient pas de bonne grâce à l’exercice et il n’en va pas non plus de même pour les acquisitions publiques. Ainsi le Centre Pompidou a organisé une exposition Hergé et  Art Spiegelman, mais la bande dessinée fait office de parent pauvre de l’institution, qui ne possède qu’une unique planche de Hergé, don de la Fondation Moulinsart. Au Musée d’art moderne de la ville de Paris, la première exposition de B.D., consacrée à Robert Crumb, s’est tenue en 2012, et jamais aucune planche n’a été acquise.

Tout l’univers d’Astérix sous les ors de la BnF

Qu’en est-il des expositions présentées cet hiver ? À la BnF, c’est Astérix qui est à l’honneur, une réussite à tous égards. Le point de départ a été la donation en  2011 par Uderzo, de ses «  petits Mickey  », soit 120  planches originales de trois de ses albums. L’histoire d’amitié entre le dessinateur et Goscinny est au cœur du projet. « Ils avaient une même vision, une amitié indéfectible, nous en avons fait le fil rouge  de l’exposition », précise Carine Picaud, la commissaire. Chez l’un on se délecte de la précision du coup de crayon, de la science du mouvement et de la maîtrise du séquençage, chez l’autre on savoure les références historiques (revues et corrigées par l’humour), l’art du jeu de mot ou les scénarios parfaitement ficelés. « La clé du succès a été d’investir le mythe du Gaulois, encore bien ancré, d’en prendre le contre-pied par la parodie, et d’en faire une bande dessinée tous publics », affirme Carine Picaud. La potion magique de l’exposition réside, quant à elle, dans la combinaison d’une sélection de pièces très diverses –  y compris des objets archéologiques  – à une documentation exhaustive et à une scénographique ludique, englobant tout l’univers du petit Gaulois à moustaches.

Le Musée de la bande dessinée d’Angoulême présente parallèlement une exposition consacrée au rêve dans la bande dessinée. Et dès les premiers pas, le parti pris de faire vivre un rêve éveillé au visiteur est là. Bien vite, tout repère spatial est aboli, entre murs de travers et lits pris de folie, recouverts de couettes volantes ou juchés sur des pattes d’araignée. La première partie historique fait la part belle aux planches originales de Little Nemo in Slumberland, chef-d’œuvre de Winsor Mc Kay. « Aux origines de la B.D., le rêve est déjà présent. Avec Little Nemo, il devient un genre en soi », commente Thierry Groensteen, le commissaire. Dans une partie consacrée aux écritures de l’intime, il faut s’attarder devant les planches de Johanna ou de David  B., premier auteur à publier ses récits de rêves, qu’il consigne depuis l’adolescence. Le fantasmagorique, les cauchemars ou la frontière fluctuante entre rêve et réalité sont autant de façons de redécouvrir des classiques –  le refoulé chez Hergé  –, ou de faire de belles découvertes, telle Gabriella Giandelli. L’exposition vaut autant pour l’analyse poussée d’une thématique inédite, que pour le parti pris scénographique audacieux, clin d’œil aux expositions spectacles des années 1990.

La Cité de l’histoire de l’immigration accueille également la B.D.. « C’est un moyen d’illustrer autrement l’immigration », précise Hélène Bouillon, l’une des commissaires. Le directeur général Luc Gruson explique : « L’idée de l’exposition est née au moment du débat sur l’identité nationale. Nous avons immédiatement pensé à Astérix, œuvre de deux immigrés, et nous sommes rendus compte que de très nombreux auteurs de B.D. étaient issus de l’immigration. » Derrière cette histoire, s’en nichent d’autres : celles des héros des premiers funnies américains (bandes dessinées dans un journal) d’Aya de Yopougon ou de Marjane Satrapi, dont on découvre des originaux jamais montrés. L’exposition illustre richement les liens entre B.D. et immigration, à travers des itinéraires exceptionnels d’auteurs, les genres choisis et leurs enjeux ou les représentations véhiculées. Mais on regrette la surabondance de pièces montrées dans une scénographie un peu trop statique.

Carine Picaud note : « C’est l’occasion de faire venir un autre public », quand Hélène Bouillon remarque qu’« il est encore possible d’acquérir des planches pour des prix raisonnables ». Deux arguments fort intéressants pour les musées en période de contrainte budgétaire et de volonté sur l’élargissement des publics.

Albums. Bande dessinée et immigration. 1913-2013,

jusqu’au 27 avril 2014, Musée de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte dorée, 293 avenue Daumesnil, 75012 Paris, 01 53 59 58 60, www.histoire-immigration.org, du mardi-vendredi 10h-17h30, samedi-dimanche 10h-19h, catalogue co-édition Musée de l’immigration/ Futuropolis, 26 €.

Albums. Bande dessinée et immigration. 1913-2013
Commissaires : Vincent Bernière, Hélène Bouillon, Vincent Marie, Gilles Olivier
Nombre d’œuvres : env. 500

Astérix à la BNF !,

jusqu’au 26 janvier 2014, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, Quai François Mauriac, 75013 Paris, 01 53 79 59 59, www.bnf.fr, mardi-samedi 10h-19h, dimanche 13h-19h.migration/ Futuropolis, 26 €.

Commissaire : Carine Picaud
Nombre d’œuvres : env. 400

Nocturnes : le rêve dans la bande dessinée,

jusqu’au 30 mars 2014, Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, quai de la Charente, 16023 Angoulême, 05 45 38 65 65, www.citebd.org, mardi-vendredi 10h-18h, samedi, dimanche et jours fériés 14h-18h.

Nocturnes : le rêve dans la bande dessinée Commissaire : Thierry Groensteen Nombre d’œuvres : env. 200

Légende

René Goscinny et Albert Uderzo, Astérix le Gaulois, planche 1, Pilote n° 1, 29 octobre 1959, Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Paris. © 2013 Les Éditions Albert René/Goscinny – Uderzo.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°404 du 3 janvier 2014, avec le titre suivant : La B.D. explose dans les musées

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