Mardi 18 décembre 2018

Keith Haring et la France

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 18 avril 2013 - 1507 mots

Événement majeur du printemps, l’exposition que consacrent le Musée d’art moderne de la Ville de Paris et le Centquatre au peintre américain est l’occasion de rappeler les liens, nombreux, qui ont uni Keith Haring et la France. Histoire d’un amour…

Curieusement, dans son Journal [Flammarion, 430 p., 26 euros],  qu’il a tenu régulièrement dès l’âge de 19 ans, Keith Haring (1958-1990) fait l’impasse sur l’année 1985, durant laquelle il a participé à la Nouvelle Biennale de Paris et le CAPC de Bordeaux lui a consacré une exposition personnelle. Pourtant, tous ceux qui ont eu l’opportunité de le voir au travail à la Grande Halle de la Villette, intervenant en divers lieux du bâtiment, à l’intérieur comme à l’extérieur, se souviennent d’un homme affable et disponible. Avec son visage émacié, les cheveux courts légèrement frisés laissant un crâne dégarni sur les côtés, de fines lunettes sur le nez, un T-shirt blanc à l’effigie d’une de ses œuvres, jean et Clarks aux pieds, l’artiste arborait une silhouette sportive aux bras musclés. Les photos sont nombreuses qui le montrent à travers le monde, pinceau en main, gobelet de peinture dans l’autre, en train de peindre sur un mur, tantôt de façon sauvage, tantôt en réponse à une commande.

En 1984, au Mans, pour les 24 h non-stop du dessin
La France, Keith Haring y est venu à plusieurs reprises au cours d’une vie écourtée par le sida alors qu’il avait 32 ans. Non seulement à Paris – ville qu’il affectionnait particulièrement –, mais aussi au Mans, à Bordeaux et à Monaco, séjournant, travaillant et exposant ici et là.

Originaire de Pennsylvanie, ancien élève de la School of Visual Arts de New York, Haring est apparu sur la scène internationale au tournant des années 1970-1980 dans ce mouvement généralisé de retour à la peinture et à la figure. Virtuose d’un dessin simplifié à l’extrême, il a très tôt élaboré un style personnel, utilisant volontiers la rue et les espaces publics comme supports de son travail. Proche de Warhol, frère d’armes de Basquiat, Keith Haring, qui est passé pour l’un des pionniers du Street Art, était un individu engagé, voire militant. Figure emblématique de tous les excès des années 1980, il a développé toute une industrie de produits dérivés, créant un véritable label et ouvrant une boutique à New York – le Pop Show – pour rendre l’art accessible à tous.

Ce souci de démocratisation chez l’artiste est à l’origine de sa première prestation en France, en 1984, à l’occasion des 24 Heures du Mans. C’est Hervé Perdriolle, critique d’art, compagnon de route de la Figuration libre, qui en a eu l’idée, aidé en cela par une association d’artistes mancelle « Art provisoire ». Celui-ci concilia art et sport en proposant à Keith Haring – rencontré dès l’automne 1980 à New York – et à François Boisrond de concevoir en amont de la manifestation toute une déclinaison de visuels puis de se livrer à une compétition amicale de dessin durant vingt-quatre heures non-stop, en public, dans un stand mis à la disposition des artistes. Keith Haring réalisa affiches, posters, autocollants, ne refusant jamais de faire un petit dessin sur les casquettes qu’on lui tendait, multiplia les actions publiques et recouvrit une voiture de ses figures hiéroglyphiques.

Si la réussite fut totale, ce n’était là qu’un coup d’envoi. Quelques mois plus tard, la collaboration entre le critique et l’artiste allait connaître une nouvelle expression, cette fois-ci dans le monde institutionnel. Avec Otto Hahn, un de ses confrères, Hervé Perdriolle fut nommé co-commissaire d’une exposition-confrontation entre artistes français et américains, présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris à partir de décembre 1984. Intitulée « 5/5 Figuration libre, France/USA », celle-ci rassemblait le fleuron de ce qui constituait d’un côté l’art graffiti américain – Jean-Michel Basquiat, Crash, Keith Haring, Tseng Kwong Chi, Kenny Scharf –, de l’autre la Figuration libre – Rémi Blanchard, François Boisrond, Robert Combas, Hervé et Richard Di Rosa, Louis Jammes. Le petit catalogue édité à l’occasion est illustré de deux œuvres de Keith Haring sur les thèmes respectifs et critiques de Mickey et de la télévision et d’un portrait de l’artiste arborant le T-shirt réalisé pour les 24 Heures du Mans. Une sorte de clin d’œil sympathique à l’adresse de la France et de Perdriolle. L’exposition permit à l’Américain d’asseoir un peu plus sa notoriété chez nous.

En 1985, à Bordeaux, l’artiste investit la nef du CAPC
Dans la foulée, Keith Haring fut invité à participer à la Nouvelle Biennale de Paris à l’automne 1985 en intervenant in situ en différents endroits de la bâtisse, occupant de façon invasive le terrain. Parmi les différents textes qui sont publiés dans le catalogue, le seul qui cite son nom est signé de Gérald Gassiot-Talabot. Associant l’Américain à l’Allemand Penck, le critique d’art y note que leur prise de possession de l’espace emprunte « des voies originales ». L’image qui accompagne la page consacrée à l’artiste le montre en pleine action publique de « painting in Rome ».

Cette année 1985 ne s’achève pas sans que Keith Haring revienne sur le devant de la scène artistique hexagonale. Cette fois-ci, il est convié pour sa première exposition personnelle en France par le CAPC de Bordeaux, que dirige Jean-Louis Froment. Alors qu’à cette époque il a plus d’une quinzaine d’expositions personnelles à son actif à travers le monde, aucune galerie française ne lui a proposé de travailler avec lui, et voilà qu’il se retrouve déjà dans le circuit institutionnel. Le CAPC lui offre la totalité de ses espaces et, à la surprise générale, Haring réalise à l’occasion pour la grande nef un ensemble monumental de tableaux sur le thème des… Dix Commandements !

De plus, il est invité à investir le mur de la cage de l’ascenseur qui relie les trois parties de l’exposition. Keith y peint la silhouette étirée d’un homme que l’on découvre au fur et à mesure que l’ascenseur monte, à travers un écran vitré spécialement aménagé à cet effet. L’œuvre est toujours en place.
Keith Haring était coutumier des interventions de ce genre. Sensible à de nombreuses causes humanitaires, notamment celles concernant les enfants, l’artiste a ainsi réalisé en 1987 à l’hôpital Necker une fresque monumentale sur le mur extérieur qui abrite l’escalier de secours du bâtiment de chirurgie. Elle se développe sur une hauteur de plus de vingt mètres en un jeu de figures aériennes animé de taches colorées qui transcende heureusement la rigueur de l’architecture. On trouve pareillement à Monaco une fresque que l’Américain a peinte en 1989 sur l’un des murs de la maternité de l’hôpital de Monte-Carlo.

Passionnée d’art contemporain, la princesse Caroline de Monaco avait été à l’origine de cette commande à travers sa fondation, portée par le souci non de « cultiver les gens à tout prix », mais de leur offrir « du plaisir, de vrais moments de bonheur ». L’œuvre de Keith Haring met en scène la figure de son « radiant child » accompagnée de celle pour le moins singulière d’une femme enceinte ; par ailleurs, elle absorbe avec amusement dans sa composition générale les éléments parasites d’un téléphone et d’un radiateur muraux.

Un retable de Keith Haring à Saint-Eustache
À propos d’enfant et de bébé rayonnant, on ne sait pas toujours que l’on peut aussi voir une œuvre de l’artiste en l’église Saint-Eustache, à Paris, dans la chapelle des Charcutiers. En bronze recouvert d’une patine d’or blanc, la porte du tabernacle, sous la forme d’un triptyque, représente la montée de Jésus vers les cieux. L’exemplaire de cette œuvre dont il existe sept tirages a été offert par la Spirit Foundation, créée à New York par John Lennon et Yoko Ono en 1978. Le panneau central montre un ange aux douze bras tentaculaires dont deux enserrent délicatement le nouveau-né tandis qu’une pluie miraculeuse unit la terre et le ciel ; sur les panneaux latéraux, Haring a représenté deux anges acrobates survolant une foule extatique.

Si, dans la lumière tamisée de la chapelle, l’ensemble est du plus bel effet, il s’est toutefois trouvé quelques fidèles vindicatifs qui sont allés jusqu’à relever le fait que les bras de la figure centrale ressemblaient à des phallus et les larmes de la pluie à des gouttes de sperme. La vie et le sexe sont en effet les deux vecteurs fondateurs de l’œuvre d’un artiste brutalement disparu.

Autour de Keith Haring

Infos pratiques. « Keith Haring. The Political Line », jusqu’au 18 août. Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Tarifs : 11 et 8 euros. www.mam.paris.fr
Et « Keith Haring. The Political Line/Grands formats », jusqu’au 18 août. Le Centquatre. Tarifs : 8 et 5 euros. www.104.fr

La tour totem de Keith Haring. Une vente caritative de 32 œuvres d’artistes contemporains (Koons, Garouste, Serra…) a été organisée chez Sotheby’s le 17 avril pour la restauration de la fresque murale de Keith Haring réalisée en 1987 à l’hôpital Necker à Paris. L’œuvre de 27 m, qui menace de disparaître, sera restaurée et deviendra une tour-totem au centre d’un jardin, le bâtiment attenant étant bientôt détruit.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°657 du 1 mai 2013, avec le titre suivant : Keith Haring et la France

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