Mercredi 24 octobre 2018

Jasper Johns, la peinture pour cible unique

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 6 août 2007 - 342 mots

En 1954, quand il décide de détruire tout ce qu’il a fait jusqu’alors, Jasper Johns n’a que vingt-quatre ans. Émule de l’expressionnisme abstrait, le jeune artiste aspire à autre chose. Il n’en peut plus de cette manière de projection gestuelle sur la toile que Pollock, de Kooning et quelques autres ont imposée. Johns pressent qu’il convient d’inventer un autre mode, davantage objectif et construit.
En quête de procédures nouvelles, il inaugure une pratique sérielle mettant en jeu des motifs spécifiques : la cible, le drapeau, l’énumération des couleurs, le nombre 5, des empreintes de fragments de corps. Conçue autour de ces derniers, l’exposition de la National Gallery de Washington fait ressortir de la sorte la dimension allégorique de la démarche du peintre à ses débuts. Ce faisant, mais sans vraiment l’avoir voulu, Jasper Johns ouvre non seulement la voie au Pop Art mais aussi à l’Art minimal, au Process Art et à l’Art conceptuel, autant de mouvements qui radicaliseront à l’excès son attitude.
Mais, tandis que ces avant-gardes prennent leurs distances par rapport à la question du faire, le peintre tient à rester le propre fabricant de ses œuvres. Qui plus est, il réinvestit certaines pratiques oubliées comme la peinture à l’encaustique, recourt parfois à l’art de l’assemblage et, si nécessaire, ne se prive pas d’utiliser son propre corps comme instrument. C’est dire le paradoxe de la situation.
La rencontre que fit Jasper Johns dans les années 1950 avec le musicien John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham n’est pas innocente d’une telle façon d’agir. Pour avoir collaboré à plusieurs reprises avec eux, Jasper Johns a nourri son travail de leurs recherches dans les domaines de la musique concrète et de l’expression corporelle. Sa peinture des années 1955-1965 quête, après une dimension duelle tout à la fois objective et incarnée ; les motifs employés y gagnant le statut d’objets allégoriques au service de la peinture elle-même.

« Jasper Johns : An Allegory of Painting, 1955-1965 », National Gallery, Washington (États-Unis), tél. 00 202 737 4215, www.nga.gov, du 28 janvier au 29 avril 2007.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°588 du 1 février 2007, avec le titre suivant : Jasper Johns, la peinture pour cible unique

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