Dimanche 18 février 2018

Ingres

Un étrange monde antique

L'ŒIL

Le 8 août 2007

En raison de ses compositions insolites, la peinture d’Ingres s’est souvent démarquée du néo-classicisme incarné par David. En témoigne cet étonnant Jupiter et Thétis.

Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867) considérait en 1811 Jupiter et Thétis comme son œuvre la plus aboutie dans sa volonté de « capter le trait antique ». Représentée par tout un appareil documentaire à l’exposition d’Arles – l’œuvre est toujours conservée au musée Granet à Aix-en-Provence –, cette toile montre combien le peintre a été passionné par l’Antique, dès son plus jeune âge.
Tout au long de sa carrière, il s’est constitué un corpus d’images, de gravures, de dessins, de photographies, d’objets s’y référant, destinés à nourrir son œuvre. Cette base de travail est l’une des grandes richesses de cette exposition itinérante.

Il découvre l’Antiquité à Rome
L’Antique habite véritablement l’œuvre d’Ingres, depuis son premier dessin à l’âge de neuf ans (Tête de Niobé) jusqu’au Bain turc (1863), dernier chef-d’œuvre d’Ingres où il revisite très librement un héritage alors parfaitement assimilé. Si Jupiter et Thétis s’inscrit pleinement dans cette quête de la perfection du trait antique, l’artiste impose son propre style, et se plaît à métamorphoser les mythes et les formes.
Ingres séjourne pour la première fois à Rome, de 1806 à 1820. De cette période datent Œdipe et le Sphinx (1808), La Baigneuse de Valpinçon (1808) et Jupiter et Thétis, imaginé dès 1806 et achevé en 1811.

La rupture avec l’art de David
Envoyé en France, le tableau est alors sévèrement jugé par l’Académie des beaux-arts, qui reproche à Ingres d’avoir pris trop de libertés par rapport aux règles imposées et à l’enseignement de David, dont il a été l’élève. Ingres élabore dans cette œuvre une sorte d'humanisme fondé sur la glorification des héros et des dieux, en interprétant un sujet mythologique grec tiré des chants de L’Iliade d’Homère.
La nymphe marine Thétis monte dans l’Olympe pour implorer le dieu d’agir en faveur de son fils Achille. L’artiste propose une vision très humaine de la légende. Les corps sont de chair, Thétis semble aussi suppliante que séductrice. La composition brille par l’organisation harmonieuse des éléments, l’osmose entre les personnages et la nature, notamment par le bras gauche de Jupiter prenant appui sur un nuage.
Le velouté du rendu des étoffes, la sensualité des corps, la douceur du geste de la main de Thétis sur le menton du dieu, renouvellent avec éclat la représentation du mythe.

Jupiter
Le dieu romain en majesté
Le personnage de Jupiter s’impose d’emblée par son imposante stature, son corps sculptural et massif. Roi des dieux, Jupiter fixe le spectateur droit dans les yeux.
Ingres a puisé l’inspiration de sa représentation à différentes sources. Il a regardé le Jupiter capitolin de Rome. Le corps du personnage pourrait venir d’une statuette de bronze dont Ingres possédait deux moulages. Pour le visage, le buste de Sarapis du musée Pio Clementino du Vatican, qu’il a dessiné à plusieurs reprises, l’a certainement influencé.
Ingres représente le dieu romain avec ses principaux attributs : le sceptre, le trône, l’aigle. Sa barbe, son importante chevelure, son torse nu, sa position assise sur le trône le rendent immédiatement identifiable.

Thétis
Suppliante et séductrice
Le bras et la main tendus vers le ciel, la peau blanche et le drapé de la robe verte au rendu extrêmement soigné font de Thétis un personnage des plus gracieux. À la regarder de près, la fille de Nérée et de Doris agenouillée, suppliante, dévoile son étrangeté. Ingres pousse à l’extrême le mouvement renversé du cou et allonge le bras pour le porter jusqu’au visage hiératique du roi des dieux. L’anatomie du corps ne répond plus à aucune contrainte de réalisme.
L’exposition, fruit d’un travail de recherche de près de trois ans, révèle la source iconographique de cette représentation. L’attitude de Thétis est ici empruntée à la céramique grecque. Ingres a reproduit une partie du décor d’un vase mettant en scène Clytemnestre, qui, menacée par un homme et une femme armés d’épées, est agenouillée, les bras levés vers le ciel.

L’aigle
Symbole du pouvoir
L’oiseau est souvent représenté les ailes déployées en train d’enlever Ganymède, cet adolescent d’une très grande beauté kidnappé par Jupiter qui, pour l’occasion, a pris l’apparence d’un… aigle. Ici, Ingres choisit de peindre cet attribut du dieu, devenu plus tard le symbole de la force des armées romaines, au repos, à la gauche de Jupiter. Le roi des oiseaux auprès du roi des dieux.
Le rapace observe Thétis d’un regard perçant. Animal favori de Jupiter, l’aigle agit également ici comme un élément d’équilibre de la composition. Placé en léger arrière-plan, la position de son corps répond au mouvement impulsé par la nymphe, tandis que sa tête, tournée vers le centre du tableau, conduit le regard du spectateur vers le cœur de la scène.
Les trois personnages imposent un sens de lecture circulaire à cette œuvre construite en pyramide ; le regard se porte d’abord sur Thétis, puis Jupiter et, enfin, l’aigle, avant de revenir sur la jeune femme.

Le relief
Un motif de camée napolitain
Jupiter est assis sur son trône, dont le socle apparaît ici comme la quintessence du style néo-classique. Certains éléments du décor de ce bas-relief sont repris de celui d’un sarcophage romain.
Une autre partie du relief est copiée d’un camée napolitain dont Ingres possédait un moulage. Ce bas-relief illustre la diversité des sources antiques d’Ingres, et les libertés qu’il prend avec celles-ci. L’artiste reprend un motif qu’il reproduit presque à l’identique, mais il en change l’échelle. Le camée montrait Zeus contrôlant l’univers, et la peinture d’Ingres s’attache également à révéler toute la puissance du dieu.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Ingres et l’Antique » se tient jusqu’au 2 janvier, tous les jours sauf le 1er novembre, le 25 décembre et le 1er janvier de 9 h à 19 h. Visites en nocturnes les vendredis 24 novembre et 22 décembre. Tarifs : 6 € /4,5 €. Musée de l’Arles et de la Provence antique, presqu’île du cirque romain, Arles (13), tél. 04 90 18 88 88, www.arles-antique.cg13.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°585 du 1 novembre 2006, avec le titre suivant : Ingres

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